Baudelaire (Ch.), L’invitation au voyage

Commentaire de texte: Luxe moderne et vieille Hollande

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Les Fleurs du mal (1857)

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4 Comments

  1. « Enfin il fut devant le Ver Meer qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. ‘C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.’  » (à la Recherche du temps perdu. La mort de Bergotte. (La Pléiade) III, p. 692)

    1. Merci, cher Michel. Je n’aurais pas confronté Baudelaire et Vermeer avec l’insistance que j’y ai mis, si je n’avais pas songé à Proust. Si tu trouves le temps de jeter un coup d’œil à mon commentaire, je serais très désireux de savoir s’il ne te paraît pas trop « hors sujet ». Je relisais ce poème depuis bien longtemps (en fait, depuis la première adolescence) quand j’ai rencontré, un peu par hasard, le livre de Gilles Lipovetsky. Et je me suis dit que je tenais avec lui (et avec le renversement de valeur qu’il énonce concernant le luxe) la clé de l’interprétation qui me manquait. Tu me diras… C’est ici (p. 16) https://drive.google.com/a/touslesmap.org/file/d/0B3FuzkHvQLJrZHZZN0xNNE9yUW8/view

      1. Certainement pas hors-sujet, bien au contraire. Le mot « luxe » est dans le vers de Baudelaire si appuyé et éclatant qu’il retient l’attention par sa sonorité gourmande suivie d’un long apaisement, évoquant quelque chose de l’étreinte amoureuse, désirée ou assouvie. De « l’Invitation au voyage », on se rappelle presque toujours ce vers, où le sens du mot luxe ne cesse d’interroger. Tu as bien raison de rappeler qu’il ne peut s’agir du luxe comme marque de distinction sociale ou comme plus-value commerciale, mais bien d’une sensibilité et sensualité esthétique, comme un refuge onirique contre les violences et basses sociales. Je ne peux que te remercier de tes écrits où résonne non l’admiration superficielle et convenue pour les trésors de la poésie française, mais la véritable émotion d’un nageur du verbe. Paix aux hommes de Bonne Volonté, certes, mais aussi joie aux obsédés textuels.

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