Baudelaire (Ch.), L’Homme et la Mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Les Fleurs du mal (1857)

Commentaire: On relève, dans la 2e strophe: « Tu te plais à plonger au sein de ton image… » Ce vers nous évoque le personnage mythologique de Narcisse, à ceci près que ce dernier se penche sur l’eau d’une fontaine où son image physique se reflète, tandis qu’ici, dans le déferlement des vagues, il s’agit plutôt d’une image spirituelle. D’ailleurs, la première strophe nous donnait: « La mer est ton miroir; tu contemples ton âme / Dans le déroulement infini de sa lame. »

Dans la troisième strophe, nous lisons: « Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes. » Tout le poème est construit sur l’idée d’un corps à corps de l’homme avec la mer, une idée confirmée, dans la 4e strophe, par les mentions de « combat », de « lutte ». Le souhait ou rêve immémorial d’une plongée exploratoire de l’homme dans la mer n’est pas explicitement formulé, mais le texte le suggère. Il nous y conduit de toute sa force, comme au bord d’un basculement dans l’abîme. Car, au moment au Charles Baudelaire écrit, cette exploration paraît irréalisable. Tandis que, quelques années plus tard, elle fournira le thème central d’un roman immédiatement populaire, comme tous ceux de son auteur, et qui était promis à une gloire planétaire.

On pense, en effet, identifier certaines sources du poème de Baudelaire, en particulier chez Balzac. Mais il n’est pas moins intéressant de noter que ces seize vers trouvent un écho dans un roman monumental, paru en 1869-1870, soit moins de dix ans après la première édition des Fleurs du mal, puis qui fut adapté au cinéma par les studios Walt Disney en 1954.

Ce roman, c’est bien sûr Vingt mille lieues sous les mers. Jules Verne l’avait-il lu? On peut l’imaginer, d’autant qu’il fut un lecteur attentif d’Edgar Allan Poe traduit par le même Baudelaire. Dans les deux textes, de genres si différents, le face à face de l’homme avec la mer prend les formes mouvantes de la rencontre, du ballet, de l’étreinte amoureuse et d’une lutte mortelle.

Le roman s’adresse au jeune public, tandis que le titre du recueil destine le poème aux esthètes adultes. Pourtant certaines gravures qui illustrent l’un ne conviendraient-elles pas aussi bien à l’autre?

(3 décembre 2014)

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4 Comments

  1. Textes produits cet après-midi par un groupe d’élèves de 5e du collège Le Pré des Roures, au Rouret (06). Référent Muriel Lacour.

    Homme, chef d’œuvre de la nature
    Dominant des autres espèces
    Tu es le maître de l’univers
    Tu incarnes la survie de notre monde
    Aux grands moments tu étais présent
    Tu as suivi l’évolution pas à pas de la terre
    Et tu t’éteindras à la fin de son règne
    (Antony)

    Homme, tu te rapproches de la nature
    Tu contemples le paysage de tous tes yeux
    Tu te balances de liane en liane en rêvant d’aventure
    Tu plonges dans le fleuve qui scintille de mille feux
    Tu t’imagines être le roi du monde
    Mais tu te laisses bercer par le bruit de la nuit
    (Lea, Manon, Nour)

  2. Excellente séance de travail, aujourd’hui, au collège Le Pré des Roures (Le Rouret, 06), dans la classe de 5e de Mme Patricia Ferran. Nous recevions la visite de l’Inspectrice Pédagogique Régionale, Mme Anne Rossini, qui a assisté à la totalité de l’atelier.

  3. A défaut de travailler sur Christine and the Queens, avec la classe de 3èmeB de l’établissement de Sainte Marie de Chavagnes à Cannes, nous nous sommes tournés vers ce sublime poème. Nous permettant ainsi d’aborder des évolutions historiques au sein de la société humaine, tels que la chirurgie et l’exploration du corps humain, les débuts de la psychanalyse, ou encore les explorations marines. Un travail enrichissant qui nous prouve bien que ces poèmes sont ancrés dans notre réalité.

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