Le principe de Pagnol

Un enfant apprend grâce à certains dispositifs qu’il trouve à sa portée, qu’il peut faire jouer, et l’école est le lieu où sont réunis les mieux adaptés à son âge, au premier rang desquels toutes sortes de livres, ainsi que le tableau d’ardoise, et aujourd’hui l’écran. Cela ne signifie pas qu’il puisse apprendre seul, en tournant les pages d’un livre ou en écrivant sur une ardoise rencontrée sur une table. Il a besoin qu’on lui montre. Il a besoin que d’autres fassent jouer ces petits dispositifs cognitifs devant lui, qu’ils les agissent dans le calme et de manière spectaculaire.

L’école est le lieu où sont exposés les dispositifs cognitifs nécessaires pour apprendre, mais où logent aussi la troupe de petits comédiens formée par un adulte (au moins) et les enfants qui concourent ensemble à faire fonctionner les machines.

L’école est le lieu où le texte fait spectacle. Et en cela elle apparaît comme le dispositif cognitif principal, celui qui contient tous les autres et qui les fait jouer au bénéfice de chaque enfant qu’elle accueille, qui se comporte d’abord en spectateur, avant de se lancer, d’intervenir à son tour, et de rejoindre ainsi la troupe des acteurs à laquelle il s’ajoute.

Ce principe de spectacularité cognitive, je propose de l’intituler principe de Pagnol. Rappelons en effet quelle délicieuse illustration l’auteur en donne dans La gloire de mon père. L’action se passe aux environs de 1900, dans le gros village de Saint-Loup, près de Marseille. Le jeune Marcel est trop jeune pour aller à l’école, mais il se trouve que son père est instituteur. On peut lire:

Lorsqu’elle allait au marché, [ma mère] me laissait au passage dans la classe de mon père, qui apprenait à lire à des gamins de six ou sept ans. Je restais assis, bien sage, au premier rang et j’admirais la toute-puissance paternelle. Il tenait à la main une baguette de bambou: elle lui servait à montrer les lettres et les mots qu’il écrivait au tableau noir, et quelquefois à frapper sur les doigts d’un cancre inattentif.
Un beau matin, ma mère me déposa à ma place, et sortit sans mot dire, pendant qu’il écrivait magnifiquement sur le tableau: « La maman a puni son petit garçon qui n’était pas sage. »
Tandis qu’il arrondissait un admirable point final, je criai: « Non! Ce n’est pas vrai! »

Les esprits méfiants et mesquins s’imaginent que Marcel Pagnol a raconté cette histoire pour se vanter d’avoir été un enfant plus doué que les autres, à « haut potentiel » comme on dit aujourd’hui. Et il est probable qu’il l’ait été, en effet. Mais cela n’empêche que ce qu’il raconte vaut aussi pour les autres. À savoir qu’un enfant n’apprend pas en fonction de ce qu’un adulte veut lui enseigner, au fur et à mesure qu’il le fait, mais à son propre rythme, en décidant lui-même du moment où il peut passer du rang de spectateur à celui d’acteur, au gré des activités proposées dans ce lieu si particulier qu’est l’école, un lieu auquel on ne comprend rien et qu’on ne peut pas améliorer, ni même préserver dans sa fonction, tant qu’on n’accepte pas de le considérer d’abord comme un lieu de vie doublé d’un dispositif de spectacle.

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