La beauté franche et fragile des a

On se déplace d’un collège à l’autre sur des routes où il pleut, où des branches d’arbres sont tombées et où il semble qu’un trop plein de nuit déferle au rond-point des villages qu’on traverse avec, dans un coin de la tête, des bouts de textes qu’on a lus et qu’on craint de ne point rattraper. Cette semaine c’était le long et bel article que Philippe Dagen a signé dans M Le magazine du Monde daté du samedi 22, à propos de Jeff Koons, où il rapporte ce propos de l’artiste qui dit: « Il y a une forme d’opportunisme dans mon œuvre. Je désire communiquer des sensations au public – qu’il sente que j’aime la vie, que j’aime participer au monde. » On reconnaît, dans « l’enfantin » dont parle Pierre Péju (c’était encore au micro de Marie Richeux, ce jeudi 27, sur France-Culture), une joie de participer au monde qui inclut la déréliction et la nuit. Il arrive au jeune Rimbaud de protester, mais si l’on se souvient de lui, c’est parce qu’il enfonce ses poings dans ses poches trouées et qu’il s’enfuit, seul, sur les chemins de la forêt [+]. Et si Pierre Reverdy évoque la pauvreté, ce n’est point pour s’en plaindre mais pour la célébrer en la personne d’une petite poupée qui se balance à la fenêtre de sa chambre [+]. Les enfants, assis à leurs tables, dans les salles de classes éclairées du matin, attendent qu’enfin on leur demande de bien lire, de le faire lentement, en prenant plaisir et soin d’appuyer sur toutes les voyelles, « 1. la pureté des voyelles, spécialement sensible dans la voyelle française par excellence; le ü, voyelle antérieure, extérieure pourrait-on dire (on dirait qu’elle appelle l’autre à entrer dans ma voix) et dans l’é fermé qui nous sert, sémantiquement, à opposer le futur et le conditionnel, l’imparfait et le passé simple ; 2. la beauté franche et fragile des a, la plus difficile des voyelles quand il faut la chanter… ». Des lignes que j’extrais de « La musique, la voix, la langue », un article de 1977 peut-être le plus émouvant de Roland Barthes, qu’il recueille dans L’obvie et l’obtus.

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