Recueillement, méditation

Arrivé hier, jour de deuil national, en tout début d’après-midi, au collège du Pré des Roures, cela commence mal. Je les fais travailler sur Le Loup et l’Agneau. Je présente le texte comme une machine à montrer la froide violence qui peut être contenue dans le langage ou exercée sur lui. Pourquoi le Loup se sert-il de prétendus arguments alors qu’il a faim, qu’il est armé pour vaincre et que le sort de l’Agneau est ainsi scellé d’avance? Il exerce une cruauté supplémentaire, insupportable, en faisant mine de justifier par de faux prétextes le crime qu’il s’apprête à commettre pour la seule vraie « raison » (qui n’est pas une « raison ») qu’il est dans sa nature de le commettre. Pourquoi se donne-t-il ce ridicule, pourquoi se prête-t-il ainsi à la caricature immortelle de Jean de La Fontaine (leurs professeurs ayant épinglé aux murs qui nous entourent quantité de caricatures publiées dans Charlie Hebdo par les dessinateurs assassinés puis, en réponse à ce crime, par leurs confrères du monde entier)? Sinon, sans doute, pour montrer qu’il peut faire violence, par dessus le marché, au langage lui-même. Mais ma voix grince, deux ou trois garçons ricanant par pudeur et émotion sans doute sans que je parvienne à prendre sur moi de l’accepter, ce qui rend ma voix aussi grinçante, grimaçante et ridicule que celle du Loup. Et à la seconde heure de même, avec le même texte, j’insiste, me heurtant au même mur que produit la haine contenue dans ma propre voix, que ces jeunes adolescents refusent de partager. Pour qu’à la troisième heure enfin, je lâche prise.

C’est un tout petit groupe d’élèves de quatrième, et pour eux je choisis le passage si beau du chapitre deux du Grand Meaulnes, où le narrateur explique comment l’arrivée d’Augustin dans l’école tenue par ses parents l’a fait, en quelques jours ou quelques semaines de sa vie, renoncer à l’enfance. Ils interviennent, s’invitant chacun à son tour d’un simple geste de la main. Comme un ballet feutré de voix jeunes et pudiques. Silence parfait dans les intervalles, que je finirai par relever avec un peu de musique de Haydn. Recueillement, méditation. Je dis peu de choses, qu’ils écoutent. Et quand enfin ils se lèvent pour partir, deux ou trois au moins parmi les six, en passant près moi, murmurent un rapide merci. Je peux rentrer.

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