Shakespeare’s Sister au Théatre National de Nice

Shakespeare-s-Sister-ou-La-Vie-materielleÀ la fin de Shakespeare’s Sister ou La Vie matérielle, spectacle écrit et mis en scène par Irina Brook, ceux qui étaient assis dans l’obscurité se lèvent et vont rejoindre dans la lumière les cinq actrices. Celles-ci leur donnent alors à partager un peu du vin qu’elles ont bu et de la soupe qu’elles ont préparée sur la scène. Car le spectacle se déroule dans le décor d’une cuisine qui évoque celle de la maison de Neauphle-le-Château. Et ce prolongement étonne. On songe: Le spectacle ne se suffisait-il pas pour qu’on lui ajoute ce partage matériel, cette parole improvisée de si près, les visages penchés, parmi les rires? Et comme on se surprend soi-même à jouer le jeu, auquel viennent participer des enfants, à interroger telle actrice sur les liens personnels qu’elle entretient avec les autres (« Mais vous n’étiez pas des amies, avant cette aventure? C’est donc Irina qui est allée vous choisir, vous cueillir une à une dans des lieux différents? »), l’on s’avise de ce que le moment décisif, définitionnel du théâtre, consiste peut-être moins dans la représentation qui a précédé que dans celui que l’on vit à présent.

Le spectacle d’Irina Brook pose la question d’un renversement paisible, presque distrait, qu’on pourrait énoncer dans les termes suivants: Les textes de Marguerite Duras et de Virginia Woolf sont-ils « servis par » les actrices? Ou, au contraire, ne servent-ils pas à ce que ces cinq femmes, à la fois personnages et actrices, se parlent entre elles, d’abord, sous nos yeux, et chantent et dansent ensemble, puis le fassent avec nous?

Dans sa maison de Neauphle-le-Château, Marguerite Duras sentait la présence de toutes les autres femmes qui l’avaient précédée, de toutes celles qu’elle avait nommées pour en faire des personnages. Elle parlait de porosité, elle se confondait avec elles, elle s’effaçait déjà dans celles qui lui succèderaient. Dans une lignée qui traversait les siècles depuis la préhistoire. Dans une tradition.

Le spectacle dit (après Duras) que la vraie vie ne consiste pas dans nos existences individuelles mais dans celle à laquelle nous participons tous. Et le théâtre dénonce comme vaine et stérile l’opposition entre la parole propre (dont l’on serait L’AUTEUR) et celle reprise de la bouche et des livres des AUTRES.

Une proposition qui intéresse toute pédagogie de la lecture. Et donc, de manière centrale, tout projet d’éducation.

J’ajoute : Un moment délicieux. En rentrant, dans la nuit, j’ai téléchargé La Vie matérielle sur ma tablette et je l’ai relu.

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