Tempête d’Irina Brook au Théâtre National de Nice. Le goût des langues

Nice a toujours été une ville d’accueil et d’expérimentation pour la culture du monde entier. Quelques livres rendent compte de ce foisonnement. On pense à ceux de Patrick Mauriès: Nietzsche à Nice (2009), Dans la baie des Anges (2012). Mais cela sans qu’aucun lieu ni aucun festival ne rende hommage aux créateurs qui l’habitent et la font résonner.

Nice n’en est jamais revenue de parler toutes les langues et de les parler bien. Elle avait vocation à devenir l’autre pôle culturel, à s’ériger en capitale californienne de notre vieux pays. Puis elle s’est résignée à ce que sa rivale marseillaise remplisse le rôle. Pourquoi pas, après tout? Un événement, pourtant, vient modifier le scénario. C’est l’arrivée d’Irina Brook et de son équipe au Théâtre National de Nice. Hier soir, nous avons assisté au spectacle unique d’une Tempête qui fut une fête.

Je voudrais revenir sur un seul moment de la pièce, parmi tout son déferlement de joies, de rêves et d’émotions.

Miranda est tombée amoureuse. Elle veut composer un poème pour dire son propre amour à son propre amoureux. Elle le compose donc. Mais, avant de le déclamer à la face de l’Aimé, elle prend soin de l’expérimenter devant celui que l’on peut désigner comme son « meilleur ami ».

Elle monte donc debout sur une table, vêtue d’un costume digne de Christian Lacroix, et dit alors, en pesant bien sur chaque mot français, en agitant fort les bras, un beau sonnet. Son camarade l’écoute, ainsi que le public. La jeune femme attend son jugement. Mais le meilleur ami, pour toute réponse, déclame à son tour, cette fois en anglais. Miranda paraît d’abord un peu déçue, puis elle joint sa voix à celle de son ami.

– Sonnet 18, termine ce dernier (LIEN).

Du grand Shakespeare, dont Miranda n’a fait que traduire le texte.

Celle-ci fait la moue. Puis ajoute que « tant qu’à faire, puisque Shakespeare est le meilleur, pourquoi ne pas lui emprunter »…

Cette jolie invention me paraît une métaphore exacte de ce que devrait être notre rapport à la culture. Elle dit que l’on peut et l’on doit emprunter la langue des autres, et jusqu’aux mots des autres pour se dire soi-même, dans ce que nous avons à dire chaque fois de plus personnel, de plus urgent et de plus intime.

En matière de culture, l’authentique vient de l’autre.

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