C’est du cinéma !

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Un nouveau semestre ciné commence à l’Université de Nice Sophia Antipolis.

Organisée par Serge Milan, maître de Conférences en Langue, Littérature et Civilisation Italiennes, l’UEL (Unité d’enseignement libre) « Ciné Club » propose deux fois par an, un programme de projections filmiques autour d’un thème bien précis. Ce semestre, ce sera autour du cinéma japonais qu’une petite centaine d’étudiants de toutes les facs de l’UNS, se réunira tous les jeudis à 17h30 au campus Valrose. L’accès (gratuit) à l’amphithéâtre Poincaré est ouvert à toute personne titulaire d’une carte étudiante, voire plus si des places restent disponibles.
Participant à cette UEL, je propose donc de partager chaque vendredi, un résumé et une critique personnelle du film projeté la veille. Je précise que si j’ai une culture cinématographique relativement large, je ne suis pas très familier du lexique cinématographique, ce qui pourra justifier certaines imprécisions.

Avant toute choses, voici le calendrier des projections des « Contes Japonais »

  • 12 février : La balade de Narayama, K. Kinoshita, 1958
  • 19 février : L’intendant Sansho, K. Mizogushi, 1954
  • 5 mars : Hana-bi, T. Kitano, 1997
  • 12 mars : Okuribito (Departures), Y. Takita, 2008
  • 26 mars : Voyage à Tokyo, Y. Ozu, 1953
  • 2 avril : Le voyage de Chihiro, H. Miyazaki, 2002
  • 9 avril : Contes cruels de la jeunesse, N. Oshima, 1960
  • 16 avril : Kaïro, K. Kurosawa, 2000
  • 23 avril : L’Ile nue, Kaneto Shindô, 1960

Mais c’est du japonais !
Le cinéma japonais est un des plus vieux de l’histoire. Dès la fin du XIXème siècle, les nouvelles techniques comme le cinématographe des frères Lumières ont sonné à la porte de l’Archipel. La résonance particulièrement forte et rapide qu’a connue le cinéma au Japon, s’explique par la vieille histoire théâtrale du pays (voir le kabuki, théâtre épique traditionnel), qui a pu embrasser naturellement des innovations technologiques lui donnant une seconde nature.

Actuellement, le Japon est le troisième pays au nombre de films produits dans l’histoire.

Il se dégage deux tendances fondamentales au cinéma japonais. D’abord, on y trouve un genre « agité » et inquiet, où le bruit et la fureur des images concurrencent à la violence des thèmes abordés. Ainsi, des épopées ultraviolentes de Samouraïs, aux films de série B comme Godzilla (le Japon a une très grande production de ce genre), en passant par un grand nombre de films concernant l’ultramodernité et ses inquiétudes, on remarque des procédés cinématographiques (et des caractéristiques formelles) similaires. L’autre tendance, au contraire, est très contemplative. Lent, calme, c’est alors un cinéma lyrique et mesuré qui apparaît, ne délaissant pas pour autant la dureté de son fond, liée parfois à la contemplation de la nature, parfois au monde agraire et ses difficultés, souvent à la tradition.

La balade de Narayama, K. Kinoshita, 1958
Le premier film au programme de ce voyage au pays du Soleil levant, relève de cette seconde catégorie.
Son réalisateur, Keisuke Kinoshita, sera surtout connu pour son Retour de Carmen (1951), premier film colorisé au Japon. Aujourd’hui un peu oublié, il demeure l’un des plus grands réalisateurs du cinéma japonais.

La balade de Narayama est sa trente-et-unième réalisation. Elle est entièrement tournée en studio, et l’on note d’emblée la volonté de Kinoshita de se détacher de tout réalisme pour se rapprocher du théâtre : jeux de lumières, surcadrages, longueur des plans-séquences, lenteur des travellings latéraux, jeu théâtral des acteurs, tout dans le film renvoie au kabuki. Les personnages et les dialogues sont accompagnés par le shamisen, un instrument à cordes qui rend par la musique les émotions de la scène.

Un film histoirique
Le film évoque une légende médiévale, qui est attestée d’un point de vue scientifique et historique et qui trouve sa source dans les grandes difficultés d’autosuffisance de certains villages japonais reculés : à l’âge de soixante-dix ans, les vieilles personnes de la Province de Shinano (Japon central) devaient se retirer et s’en aller mourir à l’extérieur des villages pour permettre aux nouvelles générations d’avoir de la nourriture en quantité suffisante.

Cela se passe l’époque d’Edo (1603 – 1868), dans un village de montagne autour de la province de Shinao. Une vieille femme, Orin, va avoir soixante-dix ans dans l’année à venir et comme la tradition le lui impose, elle se prépare pour son dernier voyage: la montée du mont Nara. Ladite tradition exige des vieillards qu’ils partent se sacrifier au sommet de la montagne pour éviter les famines. Seulement, Orin est encore pleine de vie et d’énergie. Ce qui rend sa situation plus poignante encore. Parce qu’elle juge que son physique trahit trop sa bonne santé, elle n’hésite pas à se casser les dents de devant. Elle veut véritablement partir, signe de noblesse, mais elle souhaite auparavant régler ses quelques problèmes pour pouvoir le faire le cœur léger. Elle souhaite surtout trouver une nouvelle épouse à son fils Tatsuhei, jeune veuf père de famille. Ce sera chose faite avec Tamayan, jolie jeune femme du village voisin. Orin va transmettre son savoir pratique (de pêche notamment) à sa jeune belle-fille. Mais Orin va devoir partir rapidement.

Après les dernières instructions du conseil du village, Orin se prépare. C’est son propre fils qui va non sans mal, l’accompagner au sommet de Narayama.

Plutôt tragique, non?
La ballade est un film difficile en deux sens. Tout d’abord, il nécessite de se laisser bercer par une forme peu familière, sinon déroutante. La lenteur des plans, la surthéâtralisation du jeu, on l’a dit, renvoient au théâtre traditionnel japonais qui est bien différent du théâtre européen. Mais le film est également et surtout difficile dans son contenu, et cette difficulté explique le style choisi par Kinoshita. Car la problématique soulevée est terrible. Elle confronte le choix personnel d’un fils aimant au poids d’une tradition importante sur un plan social (pour éviter la famine et permettre aux jeunes générations de fonder à leur tour une famille), métaphysique aussi, la montagne en question étant élevée au rang de  divinité.

Tatsuhei sait à quel point ce voyage est nécessaire, mais souffre infiniment face à cette nécessité. C’est en quoi consiste la tragique et le style du kabuki le sert parfaitement.

Pour surpasser sa peine, le jeune fils va passer par l’épreuve de l’initiation. En effet, il va devoir se confronter à l’exercice préparatoire de l’ascension, en prenant sa mère sur son dos et en mimant le départ. On voit les doutes qui commencent à l’assaillir: doutes quant au bien-fondé de cette tradition, doutes quant à ses capacités à la mener à bien.

Et c’est cette dualité entre la continuité historique incarnée par cette tradition, et le libre arbitre de celui qui est censé la perpétuer qui m’a le plus profondément touché. C’est en effet une problématique qui n’est pas vide de sens pour nos sociétés actuelles caractérisées par le vieillissement de la population et les interrogations sur la place et le rôle des personnes âgées.

En définitive, La ballade de Narayama est un film profondément touchant qui, une fois l’aspect formel et peu familier dépassé, est doublement intéressant. D’abord parce qu’il est très beau et dépaysant (notamment par l’usage du shamisen qui accompagne la mélancolie des caractères), ensuite parce que les problèmes qu’il soulève ont une dimension universelle.

Clément Boriello

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1 Comment

  1. Addendum :
    1. Pour des raisons juridiques liées à l’organisation de l’Université, la mention : « voire plus si des places restent disponibles » n’est pas de mise.
    2. Serge Milan me charge de remercier la Direction de la Culture de l’UNS, qui fournit les films, et Mme Anne Brogini, qui est coresponsable du Cinéclub et est responsable du cycle « Justice et injustice ».

    Aimé par 1 personne

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