Pour en finir (encore) avec les devoirs

En 2012, la Fondation ATD-Quart monde, la FCPE, l’ICEM, le Syndicat de l’Inspection de l’éducation nationale, l’Afev, appuyés par de nombreux chercheurs, lancent une campagne nationale pour réclamer l’abolition (enfin) réelle et définitive des devoirs à la maison (LIEN). Outre que ceux-ci sont interdits par la loi depuis 1956, le motif invoqué consiste à dire qu’ils ont pour effet d’aggraver les inégalités sociales.

Un argument difficilement contestable (ceux qui le défendent savent de quoi ils parlent). Et, qui plus est, incontournable. Rédhibitoire, en tant qu’il contredit l’objectif prioritaire assigné à l’école par la nation qui la finance en même temps qu’elle définit sa fonction et ses règles.

Or, que reste-t-il aujourd’hui de cette revendication? Qu’a-t-elle changé dans la réalité des choses? Sans doute rien, ou si peu.

Devant ce nouvel échec, la première question qui vient à l’esprit est celle de savoir qui au juste incite (ou contraint) tant d’enseignants de l’école élémentaire et du collège à persister dans cette pratique néfaste. La méchante hiérarchie ministérielle? La Commission européenne? La droite sarkoziste? La gauche au pouvoir? Les patrons du Medef? Les perfides géants du numérique qui, bien à l’abri dans leurs confortables tanières de la Silicon Valley, lancent leurs machines diaboliques à l’assaut de la planète? Évidemment, non.

Deuxième question: À qui profite le crime? Ou, pour le dire autrement, quelle est la fonction structurelle de cette pratique? Un jeune et talentueux responsable associatif, engagé dans des programmes d’accompagnement éducatif et de soutien à la parentalité, me posait voici peu la question. Entre deux portes, il disait: « Mais savez-vous pourquoi tant d’enseignants continuent ainsi à donner des devoirs, alors que toutes les études montrent qu’il serait urgent d’y renoncer? Quelle est leur intention secrète, honnête ou, au contraire, peut-être, inavouable? »

Je lui ai répondu qu’il ne fallait pas se poser la question en termes personnels (subjectifs). Je ne suis pas certain, en effet, que ceux de mes collègues enseignants qui pratiquent cette forme de « sous-traitance aux familles » soient animés de mauvaises intentions. Ce que je sais, en revanche, c’est à quoi les devoirs servent objectivement.

De manière générale, ils figent le clivage qui devrait être aujourd’hui dépassé entre enseignement et apprentissages. Là où l’on continue de distribuer des devoirs, le professeur est celui qui enseigne en fonction des programmes officiels (on dit, il dit qu’il « fait » le programme) sans trop se soucier de savoir si les élèves apprennent bien en effet, l’appropriation personnelle des savoirs et des compétences se trouvant en quelque sorte externalisée, c’est-à-dire repoussée à l’extérieur de l’enceinte de l’école et du temps de la classe.

Tout se passe comme si le professeur pouvait dire (et disait): « Moi, j’enseigne. Tel est mon rôle et c’est là qu’il s’arrête. Que les élèves apprennent est une autre affaire, que d’autres, ailleurs, feront bien de prendre en charge. »

D’un point de vue pratique, la conséquence est double:

  1. Les devoirs dispensent le professeur d’adapter son enseignement aux besoins et aux goûts de chaque élève, de pratiquer une pédagogie différenciée dont les experts du monde entier considèrent qu’elle constitue la clé d’un enseignement de qualité.
  2. Ces mêmes devoirs rendent tout à la fois inutile et impossible l’évaluation du travail des enseignants, la mesure même la plus grossière de son efficacité.

Pour juger de la qualité d’un enseignement, il faudrait en effet pouvoir considérer et mesurer ses résultats. Or, avec les devoirs, cela devient impossible, le professeur se trouvant toujours en position de dire « si mon enseignement ne donne pas les résultats attendus, c’est parce que l’élève n’est pas aidé par sa famille, ou qu’il ne va pas chez l’orthophoniste, ou que les animateurs associatifs ne font pas le travail qu’on leur demande. »

Tout se passe comme si les devoirs avaient pour fonction de protéger une caste. Ils rendent les membres de cette caste (ou de cette profession) réellement ou fantasmatiquement « intouchables ».

Autrement dit encore, les devoirs à la maison constituent un très sûr rempart contre la modernisation du système éducatif. Modernisation que certains syndicats qualifient par avance de « dérive managériale ».

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2 Comments

  1. La gestion des devoirs sont une des raisons indirects qui me font rester en maternelle.
    Dans ma longue expérience en élémentaire, j’ai vécu qu’il est quasi-impossible car suicidaire de ne donner aucun devoir ni leçon, comme j’aurais aimé le faire. C’est la déconsidération assurée avec les parents d’élèves et les collègues, quoiqu’on fasse pendant le temps scolaire, et la guerre assurée avec les collègues qui font l’étude car un élève non-occupé est un élève dérangeant. J’ai essayé de faire les choses les plus légères possibles, les plus utiles avec les leçons, par exemple en donnant des exercices corrigés (pour permettre notamment de biaiser), des mots croisés de chez Retz pour apprendre les notions de grammaire et de conjugaison, toujours planifiés sur une semaine, jamais de travail le week end ou pendant les vacances, et malgré tout c’était tout juste passable aux yeux des autres, mais au moins j’avais la paix.
    Les enseignants assurent souvent par contrainte les APC où ils sont face à la différenciation, mais je n’en ai jamais entendu l’appliquer aux devoirs. D’ailleurs on ne parle quasiment jamais des devoirs dans les écoles, c’est un sujet tabou.
    Je suis absolument d’accord avec tout ce que tu dis dans ton article. Mais ce dont tu ne parles pas, c’est de l’importance des devoirs dans l’Economie et les économies des enseignants. Ainsi les APC sont remises en questions (avec raison) par tous les enseignants, mais personne ne remet en question les Etudes surveillées, et surtout pas le gouvernement ou les syndicats : ce sont des heures supplémentaires très importantes, parfois indispensables pour des enseignants dont les salaires sont bloqués depuis si longtemps. Ce sont des subventions et des emplois pour les associations d’aide aux devoirs. Ce sont des carburants pour les cours particuliers des enseignants et des boîtes spécialisées. Le plus sûr moyen qu’ont les parents de voir que leurs enfants ne suivent pas n’est il pas qu’ils n’arrivent pas à faire leurs devoirs ? Omerta sur le sujet, évidemment…

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