Mémoire arménienne au Théâtre National de Nice

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En 1933, l’auteur allemand Franz Werfel publie un roman sur le génocide arménien intitulé Les quarante jours du Musa Dagh. Musa Dagh est une montagne située dans la province de Hatay en Turquie, qui a été un lieu de résistance arménienne quand fut perpétré le génocide dont on célèbre cette année le centenaire. Version romancée d’un drame bien réel, il raconte la résistance de plusieurs villages arméniens à la déportation. Deux chapitres de ce roman traitent des démarches désespérées qu’entreprend le pasteur allemand Johanes Lepsius pour venir au secours des arméniens par voie diplomatique (politique). Hovnatan Avedikian, avec l’aide de l’historien Bruno Precioso, a fait de ces deux chapitres une pièce de théâtre.
 Il l’intitule Le Cercle de l’ombre, et elle est à l’affiche du TNN jusqu’au 1er avril.

Pièce étonnante parce que celle-ci ne se livre pas au premier abord. Elle est construite autour du principe de la rencontre de trois arts, l’art du texte, l’art de la musique, l’art de la danse. Un spectacle qui superpose trois trames : Celle du narratif avec la parole, celle du symbole avec la danse, celle de la métaphore avec la musique.

Tout d’abord, un point d’histoire. Le génocide arménien a lieu d’avril 1915 à juillet 1916. Les deux tiers des arméniens qui vivent alors sur le territoire actuel de la Turquie sont exterminés au cours de déportations et de massacres de grande ampleur. La persécution est planifiée et mise en œuvre par le comité Union et Progrès, plus connu sous le nom de « Jeunes turcs », qui dirigeait alors un Empire Ottoman engagé dans la première guerre mondiale.
 Le « cercle de l’ombre », est celui qui délimite une zone interdite, que l’on ne montrera pas, une zone de non droit, où règnent la nuit et le brouillard.

Le pasteur Lepsius rencontre Enver Pacha, alors ministre de la guerre, dans le but d’attirer son attention sur le sort des populations arméniennes déplacées. Il n’obtient qu’ironie et mépris. Il se rend à Berlin, pour rencontrer le ministre des affaires étrangères, et tenter d’alerter par son intermédiaire l’opinion publique. Sa démarche n’aura pas davantage de succès. Ici, pas de mépris, mais un obstiné refus de « faire des vagues ». Ne pas oublier que la Turquie est alors l’alliée de l’Allemagne. Revenu à Istanbul, Lepsius va rédiger un rapport secret dénonçant crimes de masses et déportations. 
Cela, c’est pour le narratif.

Un supplément apparait avec le traitement actoriel. Autant le pasteur est dans l’imprégnation, autant Enver Pacha et le ministre allemand sont dans le registre du grotesque, qui accentue à loisir un effet d’étrangeté (en allemand Verfremdungseffekt traduit avec un peu de facilité par distanciation). Le spectateur éprouve en lui-même l’incompréhension que le discours du pasteur rencontre de la part de ses interlocuteurs. Le texte le dit et les gestes le montrent.

L’histoire de Johanes Lepsius rappelle celle de Jan Karski (1914-2000). Ce jeune Polonais catholique a 25 ans quand les Allemands et les Soviétiques envahissent son pays, en septembre 1939. Fait prisonnier dès le début de la guerre, il parvient à s’évader et rejoint rapidement la Résistance polonaise. Au sein de celle-ci, Karski jouera un rôle de messager. Envoyé à Londres en 1942, puis à Washington en 1943, il est notamment chargé d’informer les dirigeants des pays alliés de la situation de son pays. Il évoque en particulier le sort des Juifs. Un dossier qu’il connaît bien pour avoir lui-même pénétré dans le ghetto de Varsovie ainsi que dans un camp de la mort. Mais il ne sera pas cru.

J’ai dit que ce spectacle est construit sur le principe de la rencontre de trois arts, l’art du texte, l’art de la musique et celui de la danse. Le danseur sur scène se perçoit comme une métonymie de l’âme arménienne. Il incarne sa gestuelle, son élégance, l’audace de sa chorégraphie en fait un véritable phœnix. La musique est celle du violoncelle d’Astrig Siranossian, un splendide instrument, le plus troublant, fait pour exprimer une vérité intérieure, dont le chant métaphorise l’exil de ce peuple.

Vous l’aurez compris, dans ce Cercle de l’ombre, il ne s’agit surtout pas de théâtre musical, ni de théâtre dansé, mais d’un théâtre où le texte, la danse, le geste, la musique, travaillent ensemble – à dire, sans doute, et mieux encore à montrer ce qui ne peut pas être dit.

Il reste des dates, et quelques places. C’est une création d’une bouleversante tendresse (presque de l’impudeur). Vous direz: J’y étais…

Renseignements et réservations sur le site du TNN.

IchJacques Barbarin

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