Lyceum

Dans la suite d’appartements où j’ai grandi, à Hussein-Dey puis à Nice, il n’y avait pas de livres. Un jour, mon père est descendu à la librairie la plus proche, c’était sur le boulevard Gambetta, elle s’appelait Lyceum, et il en est remonté un peu plus tard avec trois livres qu’il avait achetés et qu’il m’a offerts. Tous trois dans la même collection du “Livre de poche classique”, à la couverture toilée bordeaux. C’étaient Le Rouge et le noir, les Pensées de Pascal et les Poésies complètes d’Arthur Rimbaud.

Il m’est impossible de situer ce souvenir de façon précise, je pouvais avoir entre neuf et douze ans, mais il ne fait pas de doute que j’avais dépassé l’âge où l’on apprend à lire, que je savais assez bien lire déjà, mais que ces livres étaient beaucoup trop difficiles pour moi.

Mon père s’était résolu à me faire ce cadeau sans doute après en avoir parlé avec ma mère, une nuit où, glissé sous une escabelle, j’aurais pu ouïr ce qu’ils complotaient, puis sans doute avait-il demandé conseil au libraire pour le choix des titres. Mais ces livres devaient me paraître d’autant plus difficiles que j’ignorais tout de leurs auteurs, de l’époque où ils les avaient écrits et, surtout, qu’ils ne procédaient pas d’un choix personnel de mon père, que celui-ci aurait pu m’expliquer, justifier. Dans un appartement presque vide, ils tombaient du ciel.

Je devais échouer avec Le Rouge et le noir. Je m’y perdais très vite. J’avais beau concentrer mon attention, m’y efforcer, je n’avançais pas et, une tentative après l’autre, je l’abandonnais bientôt. Les Pensées de Pascal m’offrirent quelques passages, très minces, où je me faufilai. Je reconnus les lieux. Je veux dire que j’en lus assez pour me rassurer, songeant que plus tard sans doute je pourrais m’y repaître, ce qui fut bien le cas. Puis il y eut Rimbaud.

Comme avec les deux autres livres, je ne me demandais pas, Est-ce que cela me plaît? L’enjeu était pour moi de ne pas me laisser rejeter, de trouver ici et là des choses plus faciles auxquelles me raccrocher. Et j’en trouvai un petit nombre. Il y eut « Le Bateau ivre », et dans ce poème mon attention (ma curiosité) se focalisait sur certaines strophes, dont l’avant-dernière que je ne tardai pas à savoir par cœur: « Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache / Noire et froide où vers le crépuscule embaumé / Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche / Un bateau frêle comme un papillon de mai. »

Il y eut assez vite, dans Illuminations, le « Conte » qui commence par « Un Prince était vexé de ne s’être employé jamais qu’à la perfection des générosités vulgaires… « , dont le climat et le ton sont proches de ceux des contes d’Edgar Poe que je devais découvrir bientôt après dans la version de Baudelaire, et dont la lecture me parut alors presque facile.

Il y eut des textes qui devaient m’accompagner toute ma vie : « Ouvriers », dans Illuminations encore, la suite d’ « Enfance » et, parmi les vers, « Larme » suivi de près par les sonnets de 1870.

Cela ne constituait qu’une toute petite partie du volume des Poésies et si, depuis, il m’est arrivé d’augmenter quelque peu la somme de mes connaissances rimbaldiennes, je suis très loin encore d’avoir lu tout d’une œuvre qui n’est pourtant guère abondante. J’ai de Rimbaud une connaissance partielle. Mais ce succès relatif m’a fait regarder l’auteur comme un allié, en même temps qu’il me faisait considérer la poésie comme un genre littéraire plus facile que le roman. Et maintenant encore, pendant de longues périodes, il m’arrive de ne pas pouvoir lire de romans, que les romans me tombent des mains, tandis que la poésie m’apparaît alors comme un refuge. Où je trouve toujours accueil. Où je suis toujours bien reçu.

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