Chez Jean Daive

Je recherchais un poème dans un livre de Jean Daive. Je me souvenais du livre (je l’avais conservé), mais à l’intérieur du livre, je n’avais pas marqué le texte et l’auteur ne l’avait pas fait non plus, ne lui donnant pas plus de titre qu’aux autres poèmes du même livre, qui ne sont que des pages que l’on tourne, avec si peu d’écrit tracé en vers inégaux, le plus souvent très courts, si bien que je craignais de ne pas le retrouver, d’autant que je n’avais pas gardé un souvenir précis de ce qu’il (ou elle) contenait, mis à part qu’il y était question d’un garage abandonné dans la campagne, ou d’une simple voiture que j’imaginais rouillant dans l’herbe. Mais j’ai eu de la chance, le poème (ou la page) se situe assez tôt dans le livre, un coup d’œil m’a suffi pour le reconnaître (« C’est ici ») et aussitôt j’y retrouvai comme un parfum d’humus, l’impression de dépouillement paisible qu’il m’avait manqué, que j’avais recherché et qui m’avait rappelé à lui.

Dont j’avais eu la nostalgie.

Car il s’agissait d’un lieu. La page est un lieu du livre sur lequel on passe, pas du tout le théâtre d’un exploit littéraire (il me semble que Jean Daive doive à Pierre Reverdy cette liberté acquise que le poème ne soit plus un exploit de la langue, qu’il ne s’y passe rien que de ténu, un peu fade comme le goût du thé dans un jardin pluvieux, peu significatif, et que d’un poème à l’autre ce « presque rien » puisse se répéter avec d’infimes variations qui sont comme celles de la lumière sur le même jardin où l’on étend du linge derrière sa maison, avec la rivière en contrebas sous de grands arbres qui s’y reflètent), et ce lieu du livre qu’est le poème n’a d’autre fonction que de montrer (et circonscrire) (cadrer) un lieu du monde, réel ou imaginaire, un paysage mental dont le lecteur se souvient après coup, songeant que là, en effet, il eût été agréable et reposant de demeurer un peu.

Après P. Reverdy, c’est Francis Ponge qui revient à l’esprit pour ce qu’il note (dans De la nature morte et de Chardin, 1963, repris dans L’Atelier contemporain) que « l’homme, comme tous les individus du règne animal, est en quelque façon en trop dans la nature : une sorte de vagabond, qui, le temps de sa vie, cherche le lieu de son repos enfin : de sa mort. » Et j’ai lu et relu le poème avec ravissement, reconnaissant qu’il me montrait, comme fait une photographie selon Roland Barthes, un lieu qui était (ou eût été) pour moi habitable, où j’eusse voulu vivre toujours, en même temps qu’il me faisait reconnaître que ce souhait (ou ce fantasme) était irréalisable.

« Les mots / sont / montrés » (indique l’auteur, p. 42), en même temps qu’ils montrent, suffisent à montrer ce qui ne se peut pas dire (Wittgenstein).

On ne demeure pas dans les poèmes (ceux, du moins, de la modernité) davantage que dans les lieux du monde ou les moments de sa vie. On peut passer des jours et des semaines immergé dans un roman de Zola ou de Tolstoï, mais les poèmes de la modernité ne permettent pas ces longs séjours. Tout ce que l’on peut faire, lorsque l’un vous arrête, parce que des mots qu’il contient vous font signe, c’est y revenir souvent, puis de loin en loin, jusqu’à ce que le poème entier (ce lieu) figure dans votre mémoire, ou que votre mémoire fasse en sorte que quelque chose de vous s’y fixe (ou le hante) à jamais.

Odeur de bois
humide.

Du pourrissement
révélé par les champignons.

Odeur d’huile
et d’essence mêlée à la terre.

C’est un garage
fermé depuis 35 ans.

Vide.

Une voiture semble pourtant là.

Le moteur a tourné.

Une barque est
renversée.

Contre une haie
de groseilliers.

Jean Daive, Une femme de quelques vies, Flammarion, 2009, p. 18.

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