Décrire les mots

1. Le succès de l’apprentissage de la lecture dépend pour une large part des compétences linguistiques que le sujet a acquises au gré des pratiques orales (dans sa famille, son milieu social). Pour autant, la recherche en sciences cognitives montre que la conscience phonologique se développe avec la découverte du code écrit. L’apprentissage initial de la lecture s’appuie ainsi sur la conscience phonologique, en même temps qu’il doit permettre de l’évaluer et de la renforcer. Les méthodes d’apprentissage basées sur l’évitement des correspondances graphophonologiques, et sur l’évitement des problèmes que posent leurs irrégularités, sont gravement préjudiciables à tous les enfants, mais plus particulièrement à ceux dont les compétences linguistiques à l’oral sont insuffisantes au moment de l’entrée au CP, à savoir ceux dont le français n’est pas la langue maternelle.

2. Dans notre système d’écriture, l’écrit code l’oral. Pour autant, il n’existe pas de relation bi-univoque entre l’ensemble des phonèmes et l’ensemble des caractères d’écriture. Et la difficulté réside en ce que, dans beaucoup de cas, un enfant ne peut pas dénombrer les graphèmes d’un mot (les reconnaître, les distinguer dans leurs contours) tant qu’il n’a pas identifié ce mot. Tant donc qu’il ne sait pas le lire.

3. La limite de la méthode syllabique tient à ce que certains mots ne peuvent pas être lus par simple voie d’assemblage, c’est-à-dire sans qu’ils soient connus et identifiés d’abord. Ainsi, si nous considérons les mots « serment », « servent », « examen », nous voyons qu’aucune méthode d’apprentissage ne permettra jamais à un enfant de les lire – non seulement de les identifier (de les reconnaître à l’écrit) mais de les déchiffrer (de les dire), s’ils ne lui sont pas déjà connus (sous leurs formes orales). Et un enfant ne peut pas non plus apprendre à lire en déchiffrant les graphies de pseudo-syllabes isolées, puisque le contour et la valeur phonologique des graphèmes ne sont décidables qu’à l’intérieur des mots. Par exemple, la séquence graphique len se rencontre bien à l’intérieur de certains mots. Pour autant, elle ne supporte pas d’être isolée, car, à elle seule, elle ne possède aucun statut. Non seulement elle n’a aucun sens, puisqu’elle ne correspond à aucun mot, ni à aucun élément significatif de mot (aucun morphème), mais elle ne peut pas même être lue (prononcée) à coup sûr comme la suite de deux graphèmes (‘l’ + ‘an’). En revanche, on peut demander à un enfant de regarder des près les mots « lent », « coulent », etc, et de faire des remarques à propos de leurs formes. C’est ainsi qu’il apprendra le mieux.

4. Un argument employé en faveur de la méthode syllabique consiste à dire que les correspondances graphèmes-phonèmes sont le plus souvent régulières. Cet argument n’est pas recevable car, dans la pratique, un enfant ne peut pas savoir, en regardant un mot, quelles correspondances sont régulières et lesquelles ne le sont pas. Pour que les tenants de la méthode syllabique aient raison, il faudrait que, dans les livres, les mots à graphie régulière soient imprimés en vert (ex. « animal », avec ses 7 lettres pour 7 sons), tandis que les autres seraient imprimés en rouge (ex. « souvent », avec 7 lettres pour 4 sons), ce qui n’est guère envisageable. À défaut de quoi, le doute suffit à déstabiliser et mettre en échec les débutants, en particulier ceux qui connaissent le moins de mots et ceux qui manquent de confiance en eux (ce sont souvent les mêmes).

5. Le principe général de la méthode Décrire les mot consiste à apprendre à lire non pas en s’efforçant d’identifier des mots par voie d’assemblage, ni en tâchant de construire du sens à partir d’indices visuels comme proposent de faire certains pédagogues, mais en décrivant de manière comparative les formes orale et écrite des mêmes mots déjà identifiés. Non pas en se demandant comment se prononce ce que l’on voit, mais en observant comment s’écrivent les mots que l’on a déjà identifiés (et prononcés). Et cela suppose que l’on parvienne à décrire la forme orale des mots de manière aussi précise que leur forme écrite.

6. On apprend à lire de préférence dans des poèmes ou des chansons répétés à l’oral, dans lesquels le nombre de syllabes que compte chaque mot est fixé par la place qu’il occupe dans le vers. Puis, on colorie les mots pour distinguer :
_ en rouge, les graphèmes correspondant à des phonèmes consonnes (ex. « abreuvoirs »);
_ en bleu, les graphèmes correspondant à des phonèmes voyelles (ex. « abreuvoirs »);
_ en violet (+ italiques), les graphèmes correspondant à des phonèmes semi-consonne (ex. « abreuvoirs »);
_ en gris, les lettres muettes (ex. « abreuvoirs« ).

7. La manipulation comparative prend la forme d’activités de dénombrements. Ainsi, pour chaque mot:
_ À l’oral, on dénombre les syllabes puis les phonèmes qui le composent (dans « abreuvoirs », 3 syllabes pour un total de 8 sons).
_ À l’écrit, on repère et distingue les graphèmes correspondant (dont le nombre est égal à celui des phonèmes).
_ Enfin, on compare le nombre des graphèmes (par définition égal à celui des phonèmes) et celui des lettres (dans « abreuvoirs », 10 lettres pour 8 sons).

8. La méthode syllabique consiste à faire comme si les correspondances graphophonologiques étaient régulières. La méthode globale consiste à ignorer ces correspondances en faisant comme si la langue écrite était « une autre langue » (on l’a beaucoup prétendu, contre toute évidence). La méthode mixte consiste à combiner ces deux comme si. La méthode Décrire les mots ne fait pas comme si. Elle fonde l’apprentissage de la lecture sur la description comparative des mots dans leurs formes orales et écrites.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s