Coefficient d’Irrégularité Graphophonologique (CIG)

Même si le calcul en est un peu complexe, il pourrait être intéressant (et amusant) d’évoquer avec de jeunes élèves qui apprennent à lire, ou de moins jeunes qui apprennent le français, l’idée d’un « coefficient d’irrégularité graphophonologique » (CIG). Ainsi, si pour le mot « garnir » (6 lettres pour 6 sons) le CIG est de 1, il sera pour « souvent » (avec ses 7 lettres pour 4 sons) de 1,75. En connaît-on de plus élevés? Je vois bien la forme « enchantent » (comme dans « Ces livres nous enchantent ») avec ses 10 lettres pour 4 sons, soit un CIG de 2,5 ! Mais sans doute existe-t-il bien mieux (ou bien pire). J’attends vos trouvailles…

[Addition: Je ne sais plus où (sans doute dans ses Éléments de linguistique générale, 1960), André Martinet soulignait le paradoxe selon lequel nous n’imaginons pas qu’un français cultivé n’ait pas une conscience claire de la forme écrite du mot « temps », tandis qu’il est bien peu probable qu’il ait une conscience claire de sa forme orale (qui, selon l’auteur, est pourtant primordiale). Aujourd’hui, j’aimerais lui dire qu’en effet, pour un mot si bref, un CIG de 2,5 est bien élevé… 🙂 ]

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10 Comments

    1. Si je prononce le mot comme font les niçois, en marquant l’e intérieur, il compte 3 syllabes, et donc 8 sons pour 9 lettres, et son CIG est en effet de 1,125.
      Mais si je prononce ce mot comme font les parisiens, en élidant l’e intérieur, il compte 2 syllabes et donc 7 sons pour 9 lettres, ce qui met son CIG à 1,285.

      1. J’aime bien la fin: « qui, selon l’auteur, est pourtant primordiale » 🙂 Il faut cet axiome pour que le paradoxe en soit un. Sinon, on dirait que voilà un fait qui invalide la thèse.
        Pour l’espagnol, tout dépend de la « manière » régionale (cf. discussion récente ici sur l’élision du s).
        (Et sur « promenade », à prononcer le e muet de la fin, avec un accent encore un peu plus affirmé ou à l’intérieur d’un vers, on tombe à 1!)

  1. Que ce soit l’écrit (et l’accès à l’écrit) qui suscite la conscience méta-linguistique, c’est un fait. On dit qu’un lettré peut réaliser à l’oral et sur les formes orales des opérations (élision d’une syllabe au début ou à la fin d’un mot) qu’un illettré ne sait pas faire. (J’ai toujours un peu de mal à admettre la généralité de cette thèse, pensant qu’un illettré français n’est pas illettré de la même manière qu’un conteur africain par exemple. Mais bon…) Le paradoxe est que l’accès à l’écrit devrait susciter (ou affermir) une conscience méta-linguistique concernant les formes orales elles-mêmes. J’imagine que c’est ainsi que les choses se passent pour un espagnol ou un allemand. Mais pour le français, tout se passe comme si l’accès à l’écrit venait écraser, cautériser la conscience méta-phonologique. Une fois pour toutes que l’on sait écrire le mot « temps », il n’est plus nécessaire et il devient même impossible de songer qu’il se compose de 2 phonèmes seulement. Pour que le lettré prenne conscience de cela, il faut qu’il soit linguiste comme Martinet, grâce à quoi il possèdera un autre savoir graphique consistant dans l’alphabet phonétique. Pour ma part, il a fallu que je manipule l’alphabet phonétique pour prendre conscience bien tardivement de ce que le digramme oi contient 2 sons et non pas 1, à la différence des digrammes on, ou, an, un. Or, n’est-ce pas, en retour, notre conscience phonologique qui supporte ensuite, pour une large part, notre conscience (orto)graphique? Si je ne savais pas du tout comment se prononce tel mot, j’aurais sans doute davantage de difficulté (ou moins de chance) de me souvenir comment il s’écrit. Ce qui m’amène à penser qu’une langue (dans ses formes orales et écrites) est d’autant plus difficile à apprendre qu’elle est moins régulière. Nous conservons en droit des formes écrites merveilleusement compliquées, qui font rêver les poètes. Mais en fait, nous écrivons et nous parlons de plus en plus mal. Se raconter que le français profite et prospère de ces irrégularités qui se constatent sur la toile me paraît une douce illusion. Le français est au contraire en train de mourir. Je ne veut pas dire par là qu’il est en train de disparaître, nous n’en sommes pas du tout à cette étape, mais qu’il est en train de devenir une « langue morte », c’est-à-dire une langue de lettrés, qui s’apprend et se pratique pour et par sa littérature mais dont la fonction véhiculaire s’atrophie à vue d’œil.

  2. Certes. Mais l’anglais souffre de « CIG » encore beaucoup plus effrayants que le français. Par ailleurs j’entends à droite à gauche que le français a devant lui un avenir quantitatif plutôt brillant, essentiellement du fait de la francophonie africaine, c’est-à-dire des populations dont le français n’est la plupart du temps pas une langue maternelle mais une langue de lettrés. Je ne crois pas dans ces conditions que la cause des difficultés présentes de la langue française réside d’abord dans l’écart entre la norme écrite et la pratique orale (on pourrait peut-être de pencher sur l’écart entre la norme orale et la pratique orale?). Reste que j’imagine bien que cet écart soit une difficulté, en particulier pédagogique. En lisant ton commentaire il me vient à l’esprit un autre exemple, extrême celui-là: celui du chinois. Impossible de calculer les CIG des mots chinois! Et la norme orale du chinois standard, du mandarin est parlée par une minorité de sinophones. Ce qui ne l’empêche pas d’être la langue la plus parlée au monde. Dans le passé (il y a quelques siècles), sous l’influence du bouddhisme et avec l’idée de toucher les classes non-lettrées, il s’est développé une langue écrite plus proche de la langue parlée mais cela s’est fait sans remettre en question les fondements de l’écriture. Le pouvoir communiste, dans les débuts de la RPC a essayé lui de réformer radicalement l’écriture, à la manière de ce qu’Atatürk a réussi pour la langue turque, en remplaçant le système des caractères par l’utilisation d’un alphabet phonétique (latin). La logique était à peu près celle que tu suis pour le français: l’écart entre langue parlée et langue écrite rend cette dernière difficile à enseigner et en fait un instrument de discrimination socio-culturelle. Ça n’a pas marché. Je ne m’étends pas sur les raisons, elles sont intéressantes et on pourrait se demander si dans une certaine mesure elles ne pourraient pas s’appliquer au français ou à l’anglais. Ce à quoi je réfléchissais, c’est que l’échec de la phonétisation radicale de l’écriture chinoise n’a pas signifié la mort du pinyin, au contraire, mais il joue un rôle d’auxiliaire. À Taiwan, c’est un autre système phonétique, basé non plus sur l’alphabet latin mais comme pour le japonais phonétique sur des formes cursives de caractères chinois… Parallèlement je vois que du côté des anglophones on a à la fois un usage très libre de l’orthographe dans les échanges informels (qui permet à la fois de jouer avec la phonétique et de faire ressurgir à l’écrit des particularismes oraux) et l’usage d’une écriture phonétique lorsque (à l’instar de ce qui se fait pour le chinois ou le japonais) on veut préciser la réalisation orale d’un mot que l’orthographe ne permet pas d’indiquer sans ambigüité. Ce qui est intéressant c’est que cette écriture phonétique n’est pas un outil normé, comme l’est l’alphabet phonétique international, mais s’appuie sur les correspondances les plus habituelles de l’anglais contemporain (« ee » pour un i long par exemple). N’y aurait-il pas là des pistes pour un apaisement, au moins relatif, des tensions orthographiques françaises. Il y a aussi chez nous un usage déréglé de l’orthographe dans les échanges informels mais cet usage est plus perçu chez nous comme une tare que comme un jeu (il y aurait pas mal à dire de l’usage de l’orthographe sur les forums musulmans, etc. mais ce serait tout un développement), comme une violence faite à la langue, et sans que, pour ce que j’en voie, s’en dégage des normes alternatives. Ne serait-il pas intéressant de mettre au point une écriture phonétique, facile à comprendre, fondée sur les correspondances les plus habituelles du français contemporain, qui n’aurait pas vocation à remplacer l’orthographe actuelle et traditionnelle mais à la compléter et éventuellement à s’y substituer dans des échanges informels (à l’instar de ce qui se passe pour le japonais, où je peux utiliser le caractère chinois lorsque je le connais mais le remplacer par l’écriture phonétique dans le cas contraire)?

    1. « qui n’aurait pas vocation à remplacer l’orthographe actuelle et traditionnelle mais à la compléter et éventuellement à s’y substituer dans des échanges informels (à l’instar de ce qui se passe pour le japonais, où je peux utiliser le caractère chinois lorsque je le connais mais le remplacer par l’écriture phonétique dans le cas contraire)? » Ce ne sont que les enfants qui font ça ! C’est extrêmement mal vu, et les Japonais qui ne connaissent pas assez d’idéogrammes souffrent de racisme social. Je crois bien qu’ils nous battent sur ces questions …

  3. Beaucoup de choses très compliquées dans cette affaire, et qui dépassent mes compétences. Mais le point décisif est sans doute celui que tu abordes à la fin, où tu parles de l’utilité qu’il y aurait peut-être à mettre au point une écriture phonétique qui servirait à côté de l’autre, sans la concurrencer. Je suis assez d’accord avec cela. Et la piste sur laquelle j’avance aujourd’hui, dans cette direction, est celle (encore) de la poésie, de l’écriture d’une poésie à la fois très contemporaine et populaire, qui, grâce aux licences que le genre permet, pourrait nous tirer d’embarras. Je travaille à concevoir une réponse à un appel à projet du ministère de la culture, qui vise « la culture au service de la maîtrise de la langue ». Et je me suis tourné vers notre ami Pierre Le Pillouër en lui disant: « On me demande des textes plus contemporains pour m’adresser à des jeunes des banlieues, et je vois bien qu’on voudrait que je leur propose des paroles de rap, mais cela me gène, c’est pas que je refuse, mais le ton rebelle larmoyant et macho du rap que je connais ne me paraît pas satisfaisant. Alors qu’en même temps, il est vrai que ce que vous proposez, vous les vrais poètes contemporains, est à la fois trop difficile et trop éloigné de la chanson… Pensez donc aux trucs amusants (un peu d’humour, un un peu d’amour, un un un peu de gaité) que ferait Joyce aujourd’hui, ou Desnos, ou Queneau… » Et voilà que Pierre me sort de son disque dur des trucs tout à fait passionnants… Je ne t’en dis pas plus pour l’instant… mais oui, la poésie pourrait proposer cela… Et notre petit atelier est peut-être là où il faut pour la solliciter à le faire, utilement…

  4. Le débat est très intéressant. Malheureusement, je n’ai pas des mots suffisants pour m’exprimer sur le sujet. Mais, j’apprends. En ce que me concerne, et du point de vue de la lecture et écriture, l’espagnol est une langue transparente.

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