Pierre Le Pillouër opère

Il y a ce qui est vu par l’auteur, et qu’il décrit, qu’il consigne comme en réserve de le comprendre un jour, car pour l’heure, au moment où il le met en mots, il semble qu’il n’y comprenne goutte. Je peux décrire ce que j’ai vu parce que cela me paraît significatif, porteur de sens, parce je ne l’ai pas perçu sans que cela me parle, et si je le raconte (décrit) ce sera pour communiquer ce sens, aussi bien pourrais-je me contenter d’énoncer ce que j’ai compris, transmettre le message que j’extrais de ce que j’ai vu, sans qu’il ne me paraisse plus nécessaire de le décrire, tout juste de l’évoquer peut-être. Ou, au contraire, ce sens me paraît tellement évident que je me contenterai de décrire le plus simplement que je peux ce qui m’est apparu inopinément, sans crier gare, ne doutant pas que celui qui me lit le comprendra aussitôt, aussi bien que moi. Qu’il en fera la même lecture.

Pierre Le Pillouër lit. À défaut de comprendre, à l’intention d’un autre peut-être qui comprendra mieux que lui.

Car ce n’est pas le cas de ce qui est vu ici. Celui qui voit ne comprend pas. Il note. Comme faisait Kafka. Imaginer un Kafka né vingt ans plus tôt que dans la réalité des choses il fit. Il se trouve à Turin le 3 janvier 1889 et, au hasard des rues où il circule, il surprend Nietzsche, qui est un inconnu pour lui, à l’instant où celui-ci se jette au cou d’un cheval qui souffre, fouetté par son cocher. De retour à l’hôtel, il raconte la scène dans son journal, peut-être dans une lettre à sa fiancée. Encore que, dans son journal, il note des choses qui sont le plus souvent beaucoup moins éloquentes.

Des curiosités. Des choses anodines, un peu absurdes, dont on peut sourire. Jean-Paul Gavard-Perret a raison de parler d’humour à propos du Ça et pas ça de Pierre Le Pillouër. Et d’énigme. Un vrai livre, pas juste un cahier comme l’on fait souvent en poésie, un labyrinthe.

Cinéma muet. Dans la salle obscure l’apparition d’une silhouette burlesque avant que le film ne casse et qu’il faille le recoller. Avec soudain une voix qui parle, de simples bribes faites de mots qui n’ont aucun rapport avec ce qui est vu. On pense à Samuel Beckett. À toute cette longue suite de textes de la dernière partie de son œuvre où celui qui s’exprime, qui parle, est enfermé dans le noir, l’obscurité sans doute d’une chambre où on l’a relégué parce qu’il était trop vieux et trop pauvre, ou celle d’un tombeau.

Si je ne sais qui, une personne très jeune, inconnue de nous, traversant la scène, frôlant nos tables, venait à me déclarer, en passant, mais pourquoi s’adresse-t-elle à moi?, que ce livre rend compte d’une expérience extrême, il me semble que je serais surpris mais qu’assez vite, je hocherais la tête, je lui répondrais que oui, sans doute. Il me semble que je lui accorderais la chose. Pour aussitôt me poser à moi-même la question de savoir si l’expérience évoquée est celle d’une intimité personnelle (l’inconscient, ce genre de choses) ou celle plutôt du monde (système de représentation, Walter Benjamin, la chambre claire de Roland Barthes).

Pierre Le Pillouër montre une précision qui stupéfie. Sans qu’on puisse dire si l’exercice auquel il se livre est celui d’une chirurgie de l’âme ou du visage. Ou de l’œil.

On dirait Polanski très jeune très blond
rougeaud, ivre, heureux
ET LA VOIX DIT
Philosophie c’est important

LA VOIX DIT
Comme il avait promis aux légumes

De dos sur un trottoir un enfant se tourne vers nous
sa tête est celle d’un clown à la grande bouche verte
ET LA VOIX DIT
Tu sais pas ? Eh bien j’me suis fait du mal…

Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, Le Bleu du ciel, 2015, p. 32.

  • Voir aussi OT.
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