Intermittences

Pour saluer François Bon, architecte impeccable du Lovecraft Monument

1
L’intérêt que l’on prend à ces choses est difficile à expliquer. Vous habitez un appartement où vous finissez par ne plus occuper que la chambre et la cuisine qui donnent sur une cour. Surtout l’été. Vous fermez les volets de toutes les autres pièces pour ménager une pénombre poussiéreuse, et vous vous réfugiez côté cour. Côté rue se trouve une grande pièce où sont rangés vos livres. Elle est meublée en outre de fauteuils couverts de draps blancs et d’une table de bois massif qui vous servait de bureau, mais vous n’entrez plus ici que pour choisir des livres que vous lirez ailleurs, sur « l’autre bord du navire ». Quantité de livres s’empilent sur la table où ils dessinent un champ de ruines. Projection de votre esprit. Et les volets étant tirés, il vous faut faire de la lumière pour choisir parmi les livres, même en plein jour. Côté cour, en revanche, les fenêtres restent ouvertes nuit et jour, afin qu’y pénètre la clarté des étoiles et qu’y résonne la musique qui se joue parfois chez d’autres habitants que vous identifiez mal, que vous ne voyez presque jamais, sauf quand ils se penchent pour étendre du linge, fumer une cigarette ou arroser des fleurs. Clarté de la lune et des étoiles la nuit, de la musique quelquefois, comme des bouffées venues du port. Il arrive que vous produisiez vous-même de la musique. Quand c’est le soir et que vous préparez l’inévitable poêlée de patates, vous faites jouer sur une petite enceinte les enregistrements stockés sur votre téléphone. Et c’est à peu près tout.

2
Le cimetière ne se voit pas. D’où s’ouvrent vos fenêtres, le cimetière de la ville reste caché. Il est sur une colline couverte d’arbres, où bruit une cascade et d’où des ramiers s’envolent. Une colline qui forme promontoire devant la mer et sur le port, d’où s’envole la nuit une chouette au regard grave. Se pourrait-il que, survolant les toits de la ville, elle parvienne jusqu’à vous? Pénètre comme un songe par la fenêtre ouverte de votre chambre, se perche sur un meuble et vous considère de son regard attentif de maitresse d’école? Elle annonce votre mort prochaine ou rappelle peut-être que celle-ci s’est déjà produite. Évoque le corbillard chargé de votre corps qui a gravi déjà les allées sinueuses du cimetière écrasé de soleil, tiré par deux chevaux. Vous redit que, sous un pin, ce corps a été descendu avec des cordes dans la tombe, puis cette tombe refermée devant un petit groupe de témoins. Faut-il qu’une fois de plus je parcoure de mon vol maladroit tout le ciel de la ville pour te rappeler cette scène? dit-elle encore Et vous, que vous revoyez bien ces images, en effet, comme si c’était hier, comme si c’était un film. Mais, ajoutez-vous pourtant, comment être certain que cet enterrement fût le mien?

3
La musique arrive par bateaux dans le port où les marins descendent. Ils se répandent dans la ville pour des escales durant lesquelles ils se faufilent jusque dans les rues les plus étroites, grimpent des escaliers, leur béret à la main, pour gagner des chambres d’ouvrières situées sous les toits. Et les rats font de même, nous apportant la peste. Vous protestez que cette comparaison est bien injuste pour les marins, moralement rebutante, mais la justice ni le simple respect humain n’ont rien à voir dans cette affaire. Car la musique que vous entendez résonner par bribes, le soir, dans la cour de votre immeuble, n’en est pas moins une maladie de l’âme, non point qu’elle vous tue comme fait l’autre, mais parce qu’elle a le pouvoir de vous rendre désirable la mort, ce qui est autrement plus abject. Avec ses airs (ses YEUX) de couturière fatiguée, sortant de l’atelier parmi le groupe de ses camarades, bavardant avec elles, mais pour s’en séparer à petits pas hâtifs, un sourire sur les lèvres, le regard baissé, aussitôt qu’elle vous aperçoit. Vous avez connu la chose. Encore qu’en cette circonstance vous n’étiez pas vous-même le marin, si mon souvenir est exact, mais un monsieur élégamment vêtu qui se tenait à attendre sur le trottoir opposé. Il paraissait confus d’assister à la scène. Tournant les talons, comme s’il craignait d’être vu, il s’en est éloigné.

4
Débarquant nuitamment des cercueils qui ont voyagé à fond de cale, traversant des tempêtes, et dont l’un au moins, à cause d’une maladresse des marins qui le transportent, se fracasse sur le quai. S’ouvre et laisse échapper une cohorte de rats.

5
Louis Renart est un écrivain français qui voyage aux États-Unis. Il se livre à une enquête dans les bibliothèques publiques de villes où il s’arrête pour quelques heures ou plusieurs jours parfois. Il consulte les manuscrits d’un auteur, Edward Blake, qui composa voici plus de cent ans une œuvre vouée à l’horreur et à l’étrange, dont il paraît persuadé qu’une partie peut-être la plus significative reste à exhumer. Il répertorie, décrit dans leurs aspects matériels, photographie, photocopie, traduit, annote, édite en temps réel sur son site internet, les documents que lui apportent à sa demande des personnels surpris de découvrir que leurs soupentes conservaient des archives d’Edward Blake. Des boîtes de carton qu’ils déposent sur sa table et dans lesquelles ils le laissent renifler, fouiller pendant de longues heures. Parfois la nuit. Dehors il neige. Puis, le lendemain encore, quand des clochards viennent s’abriter du froid, quand des jeunes gens rient et flirtent en ouvrant leurs sacoches. Et le plus extraordinaire est que Louis Renart éprouve le besoin de VOUS tenir personnellement et quotidiennement informé des étapes de ce voyage, par des courriers électroniques qu’il vous adresse depuis le même ordinateur portable où il recueille une bibliothèque numérique, la plus complète jamais réunie concernant Edward Blake, et que vous réceptionnez à toute heure du jour et de la nuit dans cette ville du Sud de la France où s’épuise votre grand âge.
Question: Quel lien entretenez-vous avec Louis Renart?
Réponse: Un jour, j’ai reçu un courrier de lui sur ma boîte électronique. Il évoquait la figure d’Edward Blake. Comment avait-il eu mon adresse? je l’ignore. Mais depuis cette date, il n’a plus cessé de m’écrire. Et il m’arrive de lui répondre.
Question: Louis Renart pense que vous avez connu Edward Blake.
Réponse: C’est ce que j’ai cru comprendre. Et si j’en crois certaines indications qu’il m’a fournies, il existe des dates et des lieux, en effet, où nous aurions pu nous rencontrer. Mais je ne peux pas attester que cette rencontre se soit produite.
Question: Vous connaissiez son œuvre…
Réponse: J’avais lu deux ou trois de ses livres, des recueils de nouvelles, lorsque j’étais très jeune, et j’en conservais un souvenir vivace.
Question: Et depuis, plus rien? Au gré de vos voyages…
Réponse: Il m’est arrivé de rencontrer d’autres lecteurs de Blake. Dans les lieux les plus lointains et les plus inattendus. Surtout, quand la lumière faiblit, il m’est arrivé de rencontrer des masques…
Question: Des masques? Pardon, mais vous voulez parler d’accoutrements de bal?
Réponse: Je me souviens d’un homme à tête de chien. C’était dans les derniers moments d’un bal donné au consulat de Shanghai. J’étais sorti pour respirer dans le jardin. L’homme était grand, il m’entretint avec un ton d’emphase qui prêtait à rire. Il me parlait de son épouse comme si je devais la connaître, et je m’étonnais qu’il n’ôtât pas son masque. La chaleur était étouffante, humide. Je combattais l’envie de lui en faire la remarque, sans doute parce que j’étais ivre et que nous continuions de boire. Comment s’y prenait-il pour boire avec ce masque? Il affirmait avoir obtenu des preuves de notre liaison grâce à certain détective qu’il employait pour ses affaires. Des serveurs muets se glissaient entre nous et remplaçaient nos coupes. Hélas, vous n’êtes pas le premier à jouer ce rôle auprès d’elle, s’exclamait-il en exhalant une large bouffée de son cigare, et je n’osais pas protester de crainte, si c’était un jeu, de paraître stupide. Comment s’y prenait-il pour fumer? Il m’indiqua le nom de l’hôtel où avaient lieu nos rendez-vous. Le barman m’avait reconnu sur une photo qu’on lui avait montrée, affirmait-il. Je ne sais comment je parvins à lui fausser compagnie. Plutôt que moi, il regardait LA LUNE. Il me faisait peur. Je quittai le consulat à pied, en courant presque. Je fus retenu chez moi, dans les jours qui suivirent, par une forte fièvre. Mais un journal avait été déposé près de mon lit. Il indiquait que le cadavre de l’épouse d’un riche négociant des docks avait été découvert près de la piscine de sa villa, LA MOITIÉ DE SON VISAGE ET DE SA TÊTE DÉVORÉE PAR UN CHIEN.
Question: À moins que ce ne fût par des rats? Ou peut-être un RENARD?
(Rires. Fin de l’enregistrement.)

6
La pluie, soudain abondante à la nuit tombée, n’intervient que bien plus tard dans le récit. Un verre de vin rouge à la main, on sort à son bruit pour mieux la voir luire depuis le balcon d’un chalet, haut dans la montagne dévorée d’arbres. Spectacle auquel rien d’humain n’aurait part, sauf celle d’assister, debout, dans une obscurité où les visages brouillés, presque effacés, comme dilués dans une tache d’encre, se reconnaissent à peine. La lune aura affaire à elle jusqu’au matin, traçant par éclairs, entre deux nuages, les roches fichées dans l’immensité du cosmos comme des repaires fournis aux voyageurs qui le parcourent. Leurs véhicules dans le ciel, nos voitures rangées près du hangar.

Publicités

Posted In:

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s