Arrière-pays

Le monde est redevenu lui-même. Nous avions laissé vitres et volets ouverts comme les autres nuits. Mais un peu avant le jour, nous avons tiré le drap pour nous en couvrir, et lorsque l’âne a brait sous la fenêtre et que je me suis levé, le ciel était gris et les fleurs du laurier y faisaient des taches d’un rouge intense, comme imprimé dans la luxueuse étoffe d’une robe ou d’un manteau. Plus loin, sous le grand tilleul, j’ai attendu le crépitement des premières gouttes de pluie, mais il était trop tôt. Celle-ci tombèrent plus tard dans la matinée, quand nous étions en ville. Nous y sommes demeurés le temps qu’il fallait pour effectuer quelques achats, charger le coffre de la voiture avant de remonter ici, dans les premières montagnes maintenant noyées de brumes.

Dans le jardin, surtout avant la pluie, les choses ont de l’air autour d’elles, du silence. Linges (et de grands draps) étendus sous l’avancée d’une terrasse. Bruit de l’eau du bassin et braiments de l’âne entendu sans le voir. Espace ouvert où les choses se posent et demeurent. Celles que l’on a apportées de la ville, dans le coffre de sa voiture, et que l’on vient retrouver le soir, retour de chaque absence. Retour des guerres où l’on fut appelé. Puisque celles-ci n’ont pas cessé, dans lesquelles le soldat a gagné le droit (et le pouvoir) de se retirer quelquefois dans une simple maison entourée d’un jardin où, les yeux dans les yeux, chats et grands arbres chuintent. Des histoires d’eau, de nuages et de pluie. Avec des livres enfin remisés dans telle cabane ou buanderie, dont certains sont écrits dans des langues lointaines, que l’on ne sait plus lire, mais que l’on lit quand même, pour reproduire, une fois la nuit tombée, le frémissement des mots.

À quoi vous répliquez que l’on n’a jamais vu que la solde d’un soldat permette l’achat d’une maison. D’une tombe. De quelque taille ni valeur qu’elle soit, avec ou sans jardin. Pascal Quignard cite Gracchus, selon qui: « Les chefs mentent quand, pour encourager les hommes sur le champ de bataille, ils leur disent qu’ils combattent pour leurs tombeaux et pour leurs temples. Car pas un seul de ces Romains n’a un autel domestique, ni une sépulture de ses aïeux. » Cette citation venant (dans Rhétorique spéculative, 1995, p. 84) en appui d’une autre de Fronton (Marcus Cornelius Fronto), qui dit « Vagi palantes, nullo itineris destinato fine, non ad locum sed ad vesperum contenditur » (Errants, dispersés, il n’est point de but à leur voyage, ils marchent, non pour arriver à un lieu, mais au soir).

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