Longtemps après lalangue

La langue est substance—ce que Jacques Lacan désignait par lalangue (dans Encore (Le Séminaire, XX, 1972-1973)). Jean-Claude Milner redéfinit le concept dans un livre intitulé L’amour de la langue (1978) où l’on lit:

Un mode singulier de faire équivoque, voilà donc ce qu’est une langue entre autres. Par là, elle devient collection de lieux, tous singuliers et tous hétérogènes : de quelque côté qu’on la considère, elle est autre à elle-même, incessamment hétérotopique. Par là, elle se fait tout aussi bien substance, matière possible pour les fantasmes, ensemble inconsistant de lieux pour le désir : la langue est alors ce qu’en pratique l’inconscient, se prêtant à tous les jeux imaginables pour que la vérité, dans la mouvance des mots, parle.
Lalangue est tout cela… (pp. 12-13)

Or, où en sommes-nous aujourd’hui, que révèle si crûment la querelle de la dictée?

Nous sommes travaillés par l’idée d’une langue sans mémoire ni contenu, qui serait au service des enfants et dont « tous les enfants » au même titre, quelles que soient leurs histoires personnelles, n’auraient qu’à se servir pour exprimer de manière immédiate et naïve ce qui se noue dans le présent de leurs relations, comme ce qui chante déjà à l’intérieur d’eux-mêmes.

Nous consentirions à enseigner les règles de la langue (« une langue entre autres ») si nous pouvions le faire sans enseigner les textes, mais nous répugnons à ce que celle-ci ait une matérialité, notre sens moral s’insurge de ce qu’elle n’existe pas hors les réalisations qu’en ont données déjà quelques auteurs dont nous ne sommes même pas sûrs qu’ils pensaient bien.

Sans doute sommes-nous aujourd’hui prêts à échanger notre langue contre une autre, que nous emploierons pour sa seule utilité véhiculaire, sans avoir à assumer aucun héritage qu’elle transporte, sans avoir à en explorer et encore moins aimer aucune épaisseur.

Que les Anglais continuent de s’expliquer avec Shakespeare. Nous parlerons anglais sans avoir à nous souvenir de lui davantage qu’aucun autre.

Voir aussi
Réponse à un article de Philippe Meirieu

Publicités

1 Comment

  1. Roland Barthes disait : « Aujourd’hui, en France, il n’y a pas une crise de la langue — car les mots s’arrangent toujours pour survivre ; mais il y a une crise de l’amour de la langue. »
    Cité par le poète contemporain Jean-Michel Maulpoix en épigraphe d’une section de son recueil Papiers froissés dans l’impatience.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s