Remarques sur Clair de lune, de Paul Verlaine

Dans la première strophe, les formes « charmant », « jouant », « dansant » sont celles de gérondifs non précédés du « en » attendu, ainsi que l’autorise un usage ancien, car nul doute que nous nous situons dans un autre siècle que le XIXe où Paul Verlaine écrit.

Nous devons comprendre que les « masques et bergamasques » s’en vont (se déplacent, se promènent) en « charmant » (c’est-à-dire en ornant d’un charme qui irradie d’eux-mêmes) le paysage intérieur qu’enferme l’âme de la personne à laquelle le poète s’adresse, ainsi qu’en jouant du luth et en dansant.

Le gérondif remplit ici une fonction adverbiale (É. Grévisse: « comme l’adverbe, en effet, il exprime certaines circonstances de l’action marquée par un autre verbe de la phrase »), raison pour laquelle nous codons ces quatre formes en violet.

Remarquons qu’un autre gérondif (« en chantant ») se rencontre au début de la seconde strophe, bien précédé du « en » attendu, mais qui semble, quant à lui, remplir plutôt une fonction verbale. Nous devons, en effet, comprendre que les personnages « [chantent] sur le mode mineur / L’amour vainqueur et la vie opportune », en même temps qu’ « iIs n’ont pas l’air de croire à leur bonheur / Et (en même temps que) leur chanson se mêle au clair de lune »…, raison pour laquelle nous le codons en rouge.

Dans le premier cas, nous avons affaire à un verbe principal (ALLER) auprès duquel les trois gérondifs remplissent la fonction de compléments circonstanciels. Comment les personnages se déplacent-ils? Vite? Lentement? De manière élégante? – Ils vont charmant (l’âme), jouant (du luth), dansant… Tandis que, dans le second cas, nous avons affaire à trois proposition indépendantes.

Sur le plan de l’expression, remarquons que, dans la première strophe, le premier gérondif (« charmant ») précède le sujet, tandis que les deux autres (« jouant » et dansant ») le suivent, grâce à quoi la linéarité de la phrase est compromise, et les « masques et bergamasques » qui défilent sous nos yeux semblent s’ébattre, virevolter, faire la roue pour nous plaire.

Les commentateurs de ce poème ont coutume d’affirmer que si « masques » indique clairement, par métonymie, des personnes qui portent un masque, « bergamasques » ne se justifierait que par la forte rime intérieure qu’il apporte au vers, et qui le rythme. Mais cette restriction paraît injuste. Une page de Wikipédia (consultée le 18/10/2015) indique en effet que « la bergamasque est une danse traditionnelle provenant de la ville de Bergame dans le nord de l’Italie. Son existence est attestée depuis le début du xvie siècle. Danse de couples disposés en cercle jusqu’au xviie siècle, vive et sautillante, elle est souvent utilisée dans la commedia dell’arte » (LIEN). Tout juste doit-on s’étonner du déplacement métonymique encore qui fait que le nom de la danse désigne aussi les danseurs.

Une seconde interprétation couramment admise mérite d’être corrigée, celle qui veut que l’âme évoquée soit celle du poète lui-même. Le poème se présente bien, en effet, comme un madrigal adressé à une autre personne (fût-elle imaginaire), et rien ne nous autorise à lui dénier ce caractère transitif et galant.

Qui ne rêverait de savoir composer, ou qu’on lui fît, un compliment aussi beau? En revanche, notons que la personne à laquelle le discours s’adresse n’est pas marquée par un genre, pas plus qu’aucun des personnages (« masques et bergamasques ») qui figurent ici.

Voir aussi
De Michel Carletti: « Plaisir de lire ces enrichissants commentaires… » [Lire la suite…]

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