Pour l’atelier philo. Un exercice d’esprit critique

Le journal Les Échos faisait paraître, le 16/01/2015, soit quelques jours à peine après les assassinats commis dans locaux de Charlie Hebdo, le résultat d’une enquête d’opinion qu’il présentait sous le titre suivant: « Pour 40% des Français, la communauté musulmane est « une menace » pour l’identité du pays. »

Cette présentation est caractéristique d’un jeu de langage auquel les médias ont recours aussi souvent qu’ils en trouvent l’occasion, et qui a pour effet de manipuler l’opinion. De la circonvenir.

Chaque fois, en effet, qu’une question de ce type est posée, les points décisifs sont ceux qui ne sont pas mis en question mais qu’il faudra admettre pour répondre à la question qu’on affiche comme la muleta du toréador. Ainsi, la fonction même de ce type d’énoncé est de nous conduire à admettre ce que nous n’admettrions pas si l’on nous interrogeait clairement sur le sujet.

La question ici posée met en relation (ou en équation) trois termes qui sont (1) une supposée « communauté musulmane », (2) une supposée « identité nationale », (3), une éventuelle « menace ». La question porte censément sur la menace (existe-t-elle ou n’existe-t-elle pas?). Mais celle-ci s’affiche comme un leurre. L’enjeu véritable porte sur les deux autres termes, qui ne font pas l’objet d’une interrogation, et que le lecteur est donc conduit à admettre sans trop réfléchir. En effet,

  1. Les Musulmans de France forment-ils une communauté homogène? Rien n’est moins sûr. D’autant qu’il paraît bien difficile de décider qui, dans notre pays, est « assez musulman » pour mériter d’être compté dans cette communauté.
  2. Notre « pays », de son côté, possède-t-il une « identité » qui puisse être menacée? Et, si c’est le cas, en quoi consiste-t-elle?

On voit que les réponses à ces deux questions sont pour le moins incertaines. Le subterfuge idéologique, ce qu’il paraît à peine excessif de qualifier de « malhonnêteté intellectuelle », consiste à faire comme si elles étaient acquises.

L’école, de son côté, se donne pour mission de former l’esprit critique de ses élèves depuis leur plus jeune âge, de leur apprendre à réfléchir. Mais il n’est pas toujours facile de définir les activités à mettre en œuvre dans les « ateliers philo » qu’on souhaite développer.

Celle à laquelle nous venons de nous livrer ici est simple, et l’expérience montre qu’elle peut être amusante. Elle consiste à dégager, à l’intérieur d’un énoncé les différentes propositions logiques qu’il contient, et dont chacune séparément peut prendre les valeurs de vrai ou faux.

Autre exemple, tiré celui-ci de la vie de la classe. Si quelqu’un déclare: « Isidore a volé le stylo du maître », il est remarquable que nous avons affaire à une seule proposition grammaticale, mais que celle-ci abrite (dissimule) plusieurs plusieurs propositions logiques qui sont autant de pièges en tant (et temps) qu’elles restent non-formulées.

En effet, avant de se demander si Isidore est bien l’auteur du vol évoqué, il convient de s’assurer que le stylo a bien disparu de la classe. Le maître ne n’aurait-il pas laissé chez lui, ou celui-ci n’a-t-il pas roulé sous le bureau? (Je parle du stylo.) Et, dans le cas où il aurait effectivement disparu, se demander encore si ce n’est pas le maître de la classe d’à côté qui serait venu le lui emprunter pendant la récréation. Cela arrive…

De la même manière, quand se pose la question de savoir « si George N. est bien arrivé au village, hier matin, par l’autobus de 09:42 », les romans d’Agatha Chrisitie nous ont habitués à nous demander,

  • non seulement si ledit George ne serait pas arrivé plutôt par l’autobus de 07:12 (dans quel cas, il aurait eu le temps de se rendre à la ferme et de commettre le meurtre),
  • mais aussi si l’individu qui est arrivé, hier matin, par l’autobus de 09:42, est bien le George que tout le monde a connu au village quand il était enfant, ou s’il ne s’agit pas plutôt de quelque aventurier qui se ferait passer pour lui.
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2 Comments

  1. J’ignorais que l’école s’était donné pour mission d’étayer l’esprit critique de ses élèves! Le doute est, de coup sur, la plus constructive des croyances.

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