Un numéro de Tel Quel

J’étais étudiant en philosophie, une seule année j’ai été étudiant en philosophie, mais je ne supportais pas de rester longtemps chez moi (en fait, dans la chambre que j’occupais chez mes parents), il fallait que je sorte, que j’aille n’importe où. Encore ne le faisais-je pas sans emporter un livre, et où que j’aille, plutôt que de lire comme on fait dans une chambre, lentement, patiemment, une page après l’autre, comme un bon étudiant aurait fait à ma place, j’ouvrais le livre au hasard, provoquant le hasard, comme on jette les dés ou qu’on coupe le paquet de cartes, et je lisais une page ou deux, parfois dix, avec une attention maximale, une intensité telle que, dans les cas les plus favorables (cela n’arrivait pas toujours mais assez souvent néanmoins pour que je m’étonne moi-même du talent que j’avais d’accomplir ces prodiges, le don médiumnique), dans ces deux pages ou dans ces dix, je touchais son écriture au vif. Le (la) comprenais au plus intime. Et encore n’était-ce pas toujours des livres de philosophie. Aussi bien un numéro de Tel Quel. Ou Plupart du temps, de Pierre Reverdy. Puis, une fois que j’avais bu à sa source, je n’abandonnais pas le livre, au contraire je ressentais à son égard une sorte de reconnaissance et d’amitié qui faisaient que je revenais facilement vers lui. Nous nous étions adoptés, il faisait désormais partie du petit nombre de ceux dans lesquels il était arrivé que je trouve un passage, si bien que je pouvais le glisser dans mon sac bien d’autres fois encore au moment de partir, je l’emportais chez le camarade ou dans notre cabanon des collines où, le soir, je décidais d’aller dormir, et je pouvais y relire dix fois le même passage que j’avais marqué au crayon, au point de le savoir par cœur ou presque, ou en découvrir enfin un autre, puis un autre encore, dans un tout autre chapitre. Et certains de ces livres que j’ai lus ainsi ont traversé le temps, je les ai conservés, je les garde à portée de ma main, ou s’ils sont sortis de ma vie à un moment ou à un autre, il m’arrive de les rechercher et de les racheter parfois quand je les retrouve.

(Il y a peu c’était, sur le marché aux livres anciens de la place du Palais de Justice, le n° 33 de la revue Tel Quel, daté du Printemps 68, dont le sommaire inscrit sur la couverture blanche comporte 5 titres, parmi lesquels, Francis Ponge, L’avant-printemps, Jacques Derrida, La pharmacie de Platon (fin), et Jean-Joseph Goux, Marx et l’inscription du travail.)

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