Luthier à Venise

Roland Barthes évoque la figure d’un grand-père qui « à la fin de sa vie, s’était aménagé une petite estrade le long de sa fenêtre, pour mieux voir le jardin tout en travaillant. » Le plus beau métier du monde est celui de luthier à Venise. Tu es luthier à Venise. Tu occupes une minuscule échoppe située sur une place à l’écart des groupes de touristes et de toute velléité festive. Où il y a un chêne, ou un micocoulier que tu peux regarder depuis ta fenêtre, devant laquelle se trouve installé ton propre établi. Car même si l’endroit est exigu, deux autres établis se trouvent dans ton dos, où œuvrent des apprentis. Ceux-ci ricanent quelquefois, se moquent du bonnet qui glisse sur ton crâne déplumé sans que tu fasses mine de les entendre, ne doutant pas pour autant de l’exactitude leur travail (ils n’ont pu être admis apprentis chez toi sans de très hautes et très sûres recommandations). Et parce que tout ton être est occupé à respirer l’odeur du bois, du vernis et de la colle. À toucher des formes du bout des doigts, les yeux fermés. À écouter les piaillements des oiseaux dans l’arbre, le bruit des feuillages qu’ils frôlent, et celui de l’eau du canal que tu ne vois pas d’où tu es. Tu ne sors guère d’ici mais l’on dit (et tu sais) que tes violons sont parmi les meilleurs du monde. Instrument « magiques » (c’est le mot qu’on emploie, laissant entendre que tu aurais fait un pacte avec le diable pour qu’ils soient si parfaits et qu’ils te rendent si riches) que d’autres transportent avec eux, et qu’ils ramènent. Selon les lettres que tu reçois, tu consignes leurs rendez-vous sur un registre et tu attends leur arrivée sans délaisser ta tâche. Vérifiant seulement que tu gardes, pour les recevoir, une bouteille de vin vieux et une assiette de gaufrettes. Demain ce sera Jascha Heifetz retour de Saint Petersbourg, après-demain Niccolo Paganini ou Anne-Sophie Mutter. Chacun impatient de te raconter ses voyages, les concerts qu’il a donnés en opposition aux orchestres les plus prestigieux. Expliquant la manière de diriger de tel chef, spécialiste d’Anton Bruckner, qui refuse d’être enregistré. Ou encore cette fois où une calèche est venue l’attendre à son hôtel et où, pour un salaire mirobolant, il (elle) a dû accepter de se laisser bander les yeux, le temps d’être conduit devant un palais dont la lourde porte s’est ouverte et où se passait des choses qui ne s’imaginent pas, qui ne se racontent pas et que tu as écoutées en hochant la tête. Le plus beau métier du monde et la plus enviable condition.

→ Prestiges (travail en cours)

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