Haute vaillance d’André Glucksmann

André Glucskmann n’était sans doute pas un philosophe aussi « brillant » ni aussi « génial » que ne l’étaient ceux qui, dans le sillage de Jean-Paul Sartre, dominaient la scène culturelle de notre pays au milieu des années 70. Mais, avec le recul du temps, il est permis de se demander si ce n’est pas grâce à cette relative « simplicité » (doublée de tant de haute vaillance, de clarté, de franchise) qu’il a pu prendre au sérieux le témoignage d’un Alexandre Soljenitsyne, dont il s’est mis à brandir les livres sur tous les plateaux de télévision où il avait la chance d’être invité, remettant en cause ses propres engagements personnels, hérités de sa famille, et dénonçant avec les moyens dont il disposait (y compris sa beauté insolente), le régime soviétique et tous ceux qui, en France, faisaient profession de le cautionner, tandis que les bien plus « brillants » et plus « géniaux » que lui faisaient mine de ne pas voir, de ne pas savoir et se taisaient.

Dans Autobiographie de tout le monde, paru dans sa version originale en 1937, Gertrude Stein écrit:

Je me moque qu’on soit intelligent parce que si l’on est intelligent on parle comme si on s’apprêtait à changer quelque chose.
C’est comme pendant la guerre les Allemands qui sont le pays le plus activement porté vers la guerre ont toujours réussi à persuader les pacifistes de devenir pro-Allemands. C’est parce que les pacifistes étaient des gens si intelligents qu’ils pouvaient suivre ce que n’importe qui disait.
Si vous pouvez suivre ce que dit n’importe qui donc si vous êtes un pacifiste vous êtes pro-Allemand. À condition que tout le monde puisse comprendre ce que dit n’importe qui. D’où il ressort que comprendre est une bien morne occupation.
(Traduction Marie-France Paloméra, éd. du Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1978, p. 75).

Pourquoi, en France, les « intellectuels » ont-ils si souvent tendance à défendre les positions les plus indéfendables? Parce que, comme, le souligne Gertrude Stein, ils sont intelligents et que cela leur permet de comprendre ce que dit n’importe qui, même quand ce dire paraît le plus contraire au sens commun. Mais aussi, à l’inverse, parce qu’une telle attitude leur fournit l’occasion de montrer leur intelligence, de mieux vendre leur différence d’avec le peuple, de mieux se distinguer (comme eût dit Pierre Bourdieu). Raison pour laquelle ce peuple, aujourd’hui, leur fait si peu confiance.

Bien avant André Gluksmann et Gertrude Stein, René Descartes écrit:

Car il me sembloit que je pourrois rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j’avois toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.
Discours de la méthode, éd. Victor Cousin, 1824. Sur Wikisource.

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