D’une expérience de l’altérité autour des M@P, par Alice Basset

Argument fourni par Alice Basset, en annonce de son intervention dans le programme de la Journée d’étude pluridisciplinaire « L’école et la poésie », du 13 mai 2016.

La dialectique du « thème » et de « l’improvisation », bien connue dans des domaines artistiques tels que le jazz ou la Commedia dell’arte, me semble être aujourd’hui une perspective intéressante pour évoquer l’expérience poétique des Moulins à paroles (M@P) telle que j’ai pu la partager cette année avec plusieurs groupes d’élèves, dans des cadres scolaires très différents.

Ce dispositif propose des soubassements pédagogiques et cognitifs favorisant l’apprentissage de la langue par le truchement de la poésie. Pourtant, à travers la lecture à voix haute d’un poème, il ne s’agit pas moins d’organiser la surprise de la rencontre que de déconstruire ensemble les règles lexicales, grammaticales et sémantiques qui constituent la charpente du texte.

« Programmer le hasard » est d’ailleurs la célèbre formule inventée par Jean Oury pour rendre compte d’un nécessaire accueil de l’imprévisible dans les pratiques, qu’elles soient cliniques, éducatives ou pédagogiques. Autoriser le surgissement fortuit d’une anecdote croustillante, d’une rêverie, d’une cadence battue à l’unisson, ou d’une lecture à plusieurs voix sur une proposition rythmique de l’un des élèves, c’est aussi entendre qu’un désir de savoir et d’apprendre prend vie dans la rencontre et ne demande qu’à se mouvoir (et s’émouvoir). Les motifs de cette appétence peuvent être divers, mais ils conduisent souvent les élèves à rompre avec la fonction utilitaire du langage. Ainsi ces jeunes découvrent-ils le mi-dire, au-delà du dire et du mé-dire.

Dans cet « espèce d’espace » (Perec) que constitue la salle de classe, l’étonnement curieux des élèves confirme bien la présence « d’une discontinuité dans la continuité du savoir » (Alain Didier Weill). En effet, reconnaitre la part d’indicible et d’énigme que l’auteur laisse graviter autour des mots qu’il a choisis, c’est aussi admettre l’altérité d’un autre « pas-tout » sachant. Le statut liminal de l’intervenant, ni « dans » ni « hors » établissement bien qu’il soit garant du cadre spécifique de son intervention, permet certainement un positionnement à distinguer du celui de maître d’école ou du professeur.

Lacan dans son séminaire XI reprend les concepts aristotéliciens de Tuché et d’Automaton. La rencontre, parce qu’elle est faite d’aléatoire et d’imprévisible, constitue la tuché qui « toujours git derrière l’automaton ». L’automatisme de répétition instaure le canevas répétitif qui permettra au « Réel de la rencontre » de surgir et de se déployer. Cette modélisation m’a permis de considérer les enjeux importants de la « rencontre » pour ces jeunes. Un mouvement épistémophilique découle selon moi du pouvoir de « décontenance » que porte en elle la poésie, mais également celui qui la fait découvrir. Ce phénomène de décontenance poétique permettrait-il à l’adolescent de mordre dans la culture comme l’enfant mord dans le langage ?

Éluard qualifiait la poésie de « contagieuse ». Aussi pouvons-nous admettre la nécessité d’une contamination des établissements scolaires par la poésie.

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