De la rivière souterraine

Vous remontez à pied le boulevard Gambetta, et quand vous vous trouvez à la hauteur de la pharmacie qui fait l’angle de la rue Vernier, il y a, à la place de celle-ci, le passage cocher d’un vieil immeuble au fond duquel vous apercevez les bureaux d’un dispensaire, d’où entrent et sortent beaucoup d’hommes qui paraissent pauvres et égarés, et elle te dit alors qu’elle se souvient d’être venue dans ce lieu avec N. lorsqu’ils étaient très jeunes, et qu’elle souhaite y entrer, aller jusqu’à un bureau où il lui sera possible de vérifier peut-être quelque élément de son passé, et que tu n’as qu’à l’attendre dans la salle d’accueil.

Et donc elle disparait, et tu restes à l’attendre parmi beaucoup d’hommes qui semblent des clochards, auxquels se mêlent des soignants et des prêtres en civil. Tout le monde est debout. Un homme brandit une bouteille de vin rouge, qui te parait énorme, au-dessus de sa tête, il semble content et dit qu’il reviendra demain pour la consultation, et quant à toi, tu songes que vous êtes tout près du lieu où tu as vécu ta propre enfance, que celle-ci s’est déroulée quelque part dans l’ombre où ta compagne a disparu. Et comme son absence se prolonge, un homme remarque ton impatience, tu imagines un prêtre ouvrier ou un jésuite versé dans la psychanalyse et qui travaille là. Il te déclare que, si tu le souhaites, tu peux aller à la recherche de ta compagne, que tu n’auras pas de mal à la retrouver sans doute, et comme tu lui réponds que cela te paraît impossible, que tu ne manquerais pas de te perdre, il répond que tu sais bien pourtant comment le lieu s’organise, puisque les bureaux ont été aménagés près de la rivière souterraine, à la place des anciens lavoirs.

Par quel prodige cet homme peut-il savoir que tu as toi-même grandi près des anciens lavoirs, qui se trouvaient sur les bords d’une rivière étroite, obscure comme la nuit ? Tu l’ignores. Mais, comme tu ne te décides pas, il te demande de l’attendre et disparaît à son tour parmi la foule des patients, qui sont aussi des indigents, pour revenir très vite.

Il réapparaît souriant avec, à la main, une grand enveloppe de papier kraft dont tu comprends aussitôt qu’elle contient le dossier médical de N., où se trouve consigné le diagnostic le concernant, qui avait été établi ici, à cette lointaine époque où ta compagne et lui vivaient ensemble, et tu comprends aussi que c’est ce document que ta compagne est allé quérir, mais en même temps tu songes que le vrai N. n’a jamais souffert d’aucun trouble psychiatrique, que ce fut plutôt toi, et que, de toute manière, tu n’as rien à savoir de cette histoire qui ne t’appartient pas et qui relève d’un si lointain passé.

Mais voici que soudain, ta compagne est revenue. Tu la vois debout devant toi, tenant à la main une grande enveloppe (la même, un double), et qui proteste que tu aurais pu l’attendre avec un peu plus de patience, un peu plus de confiance, sans alerter tant de monde, et voici qu’elle ressort sur le boulevard, fâchée et sans t’attendre, et comme tu t’apprêtes à tourner les talons pour la suivre, voici qu’apparaît une sœur vêtue d’une cape noire sur une robe blanche, petite comme si elle avait été peinte sur une carte à jouer, et le visage outrageusement maquillé comme si elle figurait dans l’adaptation cinématographique que Tim Burton a fait d’Alice au pays des merveilles.

Elle te regarde dans les yeux d’un air sévère et te déclare que oui, l’histoire que ta compagne a vécue avec N. fut une très belle histoire, à laquelle se sont intéressés d’éminents intellectuels de l’époque, elle cite Gilles Deleuze et Félix Guattari (tu te doutais que ce seraient eux), et d’ailleurs elle te montre un livre gigantesque dans lequel ceux-ci se sont exprimés à propos du couple que ces jeunes gens formaient alors, elle ouvre ce livre devant toi comme un immense accordéon dans les plis et replis duquel tu risques d’être aspiré, mais non, tu protestes que tu ne doutes pas que cette histoire fut belle mais qu’il ne t’appartient pas de rien en savoir, qu’elle ne te regarde en aucune manière, avant de ressortir enfin, derrière ta compagne qui s’éloigne déjà, sur le boulevard où de grands platanes obscurcissent davantage encore la lumière du soir.

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