Prestige (à Christopher Nolan)

Nous regardions le cinéma comme une fonction organique de la ville. Celle-ci avait connu au début du vingtième siècle un perfectionnement qu’on nommait « cinéma ». C’était un peu le GAZ A TOUS LES ÉTAGES que l’on voyait indiqué à l’entrée de certains immeubles comme celui au sommet duquel ma grand-mère paternelle occupa longtemps une chambre de bonne, rue Offenbach, derrière l’avenue de la Victoire où, à notre arrivée à Nice, je devais découvrir que se déroulait le carnaval. Le cinéma circulait par de certains canaux, dans les sous-sols de la ville, et il mettait cette ville en relation avec d’innombrables autres réparties sur toute la planète, dont les myriades étincelantes dessinaient des galaxies dans la nuit du monde.

Pour voir un film, il fallait d’abord pénétrer dans une salle de cinéma, qui était comme une caverne où l’on devait descendre, et dans celle-ci il y avait un lac que figurait l’écran, où se projetait un rêve auquel d’innombrables autres que nous ne manquaient pas d’assister au même instant, dans d’innombrables autres salles dispersées sur toute la planète, et dont ils en fournissaient la matière. Car ces foules de spectateurs que l’on voyait de dos, composées d’êtres absents, ces momies rangées entre lesquelles, debout encore dans la travée où nous précédait l’ouvreuse, munie d’une lampe électrique, nous surprenions des images de visages en gros plans ou d’attaques d’un train, ces foules alimentaient le film.

Nous nous déplacions dans le noir, parmi les morts que nous allions rejoindre, fascinés par ce qui s’affichait sur l’écran et qui se comprenait alors comme la projection de ce que ces innombrables têtes de spectateurs avaient d’abord contenu. Le film s’écoulait de leurs yeux, le film-lac grossissait de tout ce qui s’écoulait en silence de leurs yeux, qui était comme l’expression de leurs âmes, ou ce qu’on appelait alors leur « inconscient ». Et pour chacun qui pénétrait à son tour dans cette nécropole, les visages en gros plans, les baisers d’amour, les larmes, la crucifixion de Jésus au sommet du Golgotha n’étaient rien au regard du prestige (de la magie) de ce fonctionnement planétaire.

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