Comme un repaire de décombres

Les sursitaires doivent se cacher. Les destinations lointaines ne leur sont pas permises. Pas question pour eux de jouer les Gauguin ni les Rimbaud, dont il est remarquable qu’ils ont l’un et l’autre fait retour en Europe, tandis que nos sursitaires ne reviendront jamais, qu’ils mourront en exil. Leur refuge doit se trouver au plus près du lieu qu’ils habitaient, de l’étage, de l’immeuble, du quartier où ils étaient connus lorsque l’accident s’est produit, le plus souvent dans la même ville, mais cette fois dans un quartier pauvre, comme on en trouve autour des gares et dans ces faubourgs qui montrent un visage plus morne depuis que les fabriques ont fermé.

Ils trouvent accueil au sein de groupes de garçons et de filles entre lesquels ils font figures de vieillards. Des militants politiques d’extrême gauche impliqués dans des affaires de braquages et de trafics d’armes. Pourquoi et comment y sont-ils admis? Ils laissent entendre qu’ils sont recherchés, ils tirent un 7.75 d’une valise cabossée et demandent à ce que pendant quelques jours au moins on les laisse dormir. Qu’on les oublie. Sur quoi ils se voient désigner une chambre meublée d’un matelas posé à même le sol, d’une chaise et d’un poêle à charbon. Les toilettes sont à l’étage. Le garçon qui les introduit dans ce lieu laisse la clé sur la table, mais il leur demande de ne sortir sous aucun prétexte. Le visage détourné, il marmonne comme pour lui seul. Ses hôtes croient comprendre qu’il évoque un « repaire de décombres ». Puis il les quitte.

Des jours se passent, qu’ils occupent à écouter les voix qui résonnent derrière les murs, à ouvrir la porte de leur chambre en évitant qu’elle grince, pour s’avancer jusqu’à la rampe et se pencher dans l’escalier. Par la fenêtre, ils voient la cour où s’entassent d’inexplicables monceaux de débris (les « décombres » évoqués ?). À heures fixes, une jeune femme leur apporte un repas. Au fil des visites, ils lui réclament du vin, des cigarettes, un poste de radio pour écouter de la musique. La jeune femme s’attarde. Un après-midi les sons frêles du concerto pour violon de Jean Sibelius retransmis d’une lointaine salle de concert incitent ces deux êtres à se livrer, notre sursitaire ne doutant pas que la jeune femme a pour mission de le faire parler, pour ensuite répéter en réunion ce qu’il lui aura dit et qui sera évalué. Un soir, enfin, ils sont autorisés à accompagner le groupe qui se rassemble pour dîner dans un restaurant où il a ses habitudes et dont le rideau métallique est tiré sur la rue.

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