Alger-Marseille

Des villes différentes. D’incessants déplacements s’opèrent de l’une à l’autre. Des navires s’éloignent avec des foules sur le pont. Descendues du haut de la ville par familles entières. Parvenus sur les quais, les migrants posent leurs valises et s’asseyent dessus. Ils s’épongent le front. Des jours et des nuits à attendre avant de pouvoir embarquer.

Certains conservent des photos découpées dans la presse où ils trouvent moyen de se reconnaître parmi les autres. Un chapeau, un profil, une cage à oiseau au milieu de la cohue. Engagés sur des passerelles vertigineuses.

Parmi les jeunes femmes, les plus fines déclarent qu’elles ne sont d’aucun pays. Elles parlent plusieurs langues, passent la plus grande partie de leur temps dans des appartements vastes et poussiéreux, dernière les volets tirés, à lire des livres en fumant des cigarettes. Elles donnent des cours à l’université. Elles le font debout, sans quitter leurs manteaux et sans lire leurs notes. Elles séduisent leurs étudiants ou sont séduites par eux. Elles fréquentent des cafés où elles retrouvent de petits groupes d’élèves et parlent avec eux de politique. De la guerre qui s’annonce, de la manière dont la menace est perçue dans les villes des autres pays où il leur arrive de se rendre pour visiter une exposition ou quand on les invite à faire une conférence.

Cette guerre peut-elle encore être évitée ? Elles le pensent. Elles expliquent et allument leur cigarette à la flamme du briquet qu’un étudiant leur tend. Quelqu’un propose une séance de cinéma. Elles s’y rendent avec eux. Puis un jour la guerre éclate.

Eudora Bernstein maintenant a vieilli. Elle n’enseigne plus. Elle parcourt la ville durant des jours entiers, circule dans des quartiers lointains où celle-ci ne se reconnaît pas, y déjeune toujours seule dans des restaurants d’ouvriers, visite le cimetière, s’assied sur des bancs à l’ombre des grands arbres qui bruissent, puis revient en tramway. On la voit qui ouvre la porte de son apparement avec une hâte qui lui fait lâcher ses clés. À peine rentrée et la porte refermée dans son dos, elle tombe sur son lit, de face, sans aucune retenue et aussitôt s’endort. Elle dort ainsi jusqu’à la nuit. Elle dîne, à son réveil, d’une boîte de sardines, debout devant son évier, puis elle retourne écouter de la musique dans la grande pièce éteinte, en regardant la rue qui maintenant se vide, debout à la fenêtre.

Eudora Bernstein ne connaît pas Édouard Loriot qui vit à Marseille, lui aussi. Pouvons-nous dire qu’elle a l’intuition de son existence ? Il n’est pas impossible qu’elle l’ait rencontré. Celui-ci est inspecteur des douanes, sa compétence porte sur le contenu des cargaisons des navires qui accostent. Il visite les docks, monte à bord de navires de toutes provenances, consulte leurs registres, allume sa lampe-torche et se fait conduire au fond des cales.

On le surnomme l’Homme à Tête de Chien. Si vous êtes curieux de savoir d’où lui vient ce surnom, le capitaine que vous interrogez sourit et vous répond que c’est sans doute parce que la tête de l’inspecteur Loriot apparaît toujours de profil, et que ce profil peut se tourner dans le sens opposé à celui de la marche.

L’Homme à Tête de Chien arbore un long museau qu’il tourne derrière lui, comme il ferait d’un périscope, aussi bien que devant. Il descend les escaliers métalliques qui conduisent au fond des cales. Il éclaire avec sa lampe-torche les énormes caisses qui y sont entreposées. Le capitaine et son second l’accompagnent. Se sent-il menacé par eux ? Ils ont beau être grands, l’inspecteur Loriot les dépasse d’une tête. Et sa silhouette se projette sur les parois, où elle s’imprime, pour réapparaître quelquefois bien après que celui-ci a quitté le navire, et bien après encore que le navire a quitté le port.

Le paquebot navigue maintenant droit vers le large et voici que, dans la nuit, une tempête éclate. Eudora Bernstein n’a pas quitté sa fenêtre où maintenant il pleut.

Des hommes d’équipage descendent au fond des cales pour vérifier si la cargaison y est bien arrimée. Les lampes à abat-jour se balancent au bout de leurs fils. Avant qu’elles ne s’éteignent, ceux-ci allument des lampes-torches. Dans leurs faisceaux lumineux apparaissent des caisses gigantesques qui menacent de crouler et entre lesquelles courent des rats. Derrière eux se dresse la haute silhouette de l’Homme à Tête de Chien courbée sur la paroi.

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2 Comments

    1. Je ne sais pas du tout ce que signifie cette histoire, cher Michel. Je sais seulement qu’elle s’est formée dans mon esprit au fil (et au prix) de plusieurs années de méditation à la fois douloureuse (le souvenir d’Alger) et émerveillée (par chacune de mes visites à Marseille). Un élément décisif a été la lecture de ce livre stupéfiant de Henri Bosco intitulé Le rameau d’or. Le connais-tu? Les chapitres sur Marseille (un Marseille nocturne, incroyablement pluvieux) sont d’une grande beauté.

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