Apprendre (pour faire) comme les autres

Imaginons qu’un nouveau logiciel de traitement de texte vous soit proposé. Imaginons que vous l’ouvriez et que vous commenciez d’écrire. Vous écrivez assez longtemps sans penser à autre chose qu’à ce que vous écrivez. Vous remplissez plusieurs pages, jusqu’au moment où l’idée vous vient d’utiliser, par exemple, la fonction « rechercher-remplacer ». Imaginons cela et imaginons encore que vous ne la trouviez pas. C’est une fonction à laquelle vous avez fréquemment recours avec le traitement de texte dont vous vous servez d’ordinaire, auquel vous êtes habitué, et vous vous dites qu’elle doit se proposer ici dans le même menu « Édition ». Mais hélas, dans cette nouvelle interface de programmation, les choses ne se présentent pas de la même manière, si bien que la fonction « rechercher-remplacer » paraît avoir été oubliée.

Vous êtes alors placé devant un choix : soit vous insistez, vous continuez de fouiller à la recherche de cette fonction jusqu’au moment où vous finirez par la trouver, soit vous abandonnez, c’est-à-dire que vous quittez ce nouveau logiciel pour revenir à l’ancien.

Parmi les considérations que nous inspire la situation décrite, nous énoncerons d’abord celles qui concernent les conséquences respectives des deux attitudes entre lesquelles il faut choisir.

L’expérience montre que l’attitude positive, celle qui consiste à insister, est plus économique. Il va de soi que la fonction « rechercher-remplacer » n’a pas été oubliée, et qu’avec un peu de calme, vous ne tarderez pas à la trouver. Mais ce qui paraît plus évident encore, c’est que l’attitude positive, celle de l’insistance, conduit celui qui l’adopte à explorer l’interface du nouveau logiciel, et ainsi à beaucoup en apprendre sur lui, à s’auto-former à son usage, tandis que celui qui adopte l’attitude négative, qui consiste à abandonner la partie, bien sûr, n’apprendra rien.

Considérons à présent, non plus les conséquences des deux différentes attitudes mais, cette fois, leurs attendus.

Qu’est-ce qui fait qu’une personne va choisir de préférence l’attitude positive, celle de l’insistance, tandis qu’une autre va opter pour l’attitude négative, celle de l’abandon?

Parmi les multiples raisons qu’on puisse imaginer, il en est une au moins dont l’évidence s’impose. La personne qui choisit d’insister le fait parce qu’elle a conscience de n’être pas la première à utiliser ce logiciel, et que, si celui-ci arrive jusqu’à elle, s’il s’invite en quelque sorte sur son ordinateur, c’est qu’il est, selon toute probabilité, à la fois complet et ergonomique, ce qui suppose que (i) la fonction « rechercher-remplacer » doive se trouver proposée en quelque endroit de l’interface de programmation, et que (ii) cet endroit ne doive pas être si bien caché qu’il ne soit possible de le trouver sans trop d’effort.

L’attitude positive consiste, pour le sujet, à insister, persister dans une démarche où il est engagé et au cours de laquelle il rencontre une difficulté, quelque chose comme un obstacle, et nous voyons que s’il le fait, c’est parce qu’il a conscience de venir après beaucoup d’autres. Et, en cela, elle paraît caractéristique des démarches d’apprentissages, en tant que celles-ci concernent toutes des chemins que l’élève n’est pas le premier à parcourir, des compétences et des savoirs qu’il n’est pas le premier à devoir acquérir.

Quand nous autres adultes voyons un enfant occupé à apprendre à lire, à écrire, à compter, nous savons bien qu’il n’est pas le premier à le faire, mais tout se passe comme si nous voulions voir en lui le « Premier homme ». Tout se passe comme si, par respect pour sa personne, nous tenions à faire abstraction de toutes celles et tous ceux qui l’ont précédé, et dans les pas desquels il met les siens, alors que l’idée qu’il peut se faire de ces gens (de ces ombres), l’intuition qu’il peut avoir de leurs présences bienveillantes autour de lui, est pour lui rassurante et tout à fait indispensable au processus d’apprentissage. Elle le favorise, le facilite, le conditionne.

L’enfant qui apprend à lire, écrire et compter se situe au sommet (i) d’un triangle dont les deux autres sommets sont occupés par (ii) la technique qu’il apprend et (iii) tous celles et tous ceux qui l’ont apprise avant lui, et toutes celles et tous ceux qui l’apprennent encore autour de lui.

Lorsqu’un enfant peine à apprendre à lire, quand il rencontre un obstacle dans cet apprentissage qui lui rend celui-ci incertain et coûteux en effort, quand nous voulons l’encourager, nous avons tendance à lui dire que, grâce à cela, il aura la chance de pouvoir lire tout seul de merveilleux ouvrages qu’il pourra choisir tout seul et auquel il ne manquera pas de prendre beaucoup de plaisir. Et nous nous étonnons que l’enfant nous regarde avec des yeux ronds. Que cet argument soit de si peu de poids. Qu’il manque son but. Pourtant si, à l’inverse, l’enfant insiste (pour autant qu’il insiste), s’il fait preuve de courage devant la difficulté, ce sera pour une raison tout à fait opposée.

Dans le vrai monde, où les élèves de nos écoles élémentaires n’ont pas tous (encore) le savoir et le talent des jeunes chercheurs du M.I.T., un enfant apprend d’abord parce qu’il veut faire comme les autres et avec eux. Je sais que cette vérité est aujourd’hui difficile à admettre, qu’elle peut paraître indécente, surtout en France, mais c’est ainsi. Un enfant apprend d’abord parce qu’il veut faire comme les autres, et qu’il sait (pour autant qu’il le sache) que ces autres sont d’autres lui-même, à savoir que ce qu’ils ont appris avant lui, ou qu’ils apprennent au même moment que lui, il peut l’apprendre aussi.

Pour la plupart des enfants, cela ne fait aucun doute. Parce qu’il est clair pour eux qu’ils ont à apprendre ce que leurs propres parents ont appris avant eux, et que leurs sœurs et leurs cousins apprennent autour d’eux. Mais pour d’autres, c’est plus difficile dans la mesure où ils ont à apprendre ce que personne de leurs familles n’a appris avant eux. Qu’ils sont les premiers à le faire. Et peut-être les seuls.

Et ceux-là le feront si l’école ne leur promet pas l’autonomie et la créativité avant l’heure, mais si elle les inclut dans une véritable communauté d’apprentissage, si elle insiste sur le caractère collectif de tout apprentissage. Mais aussi, encore mieux, si elle trouve moyen d’inviter leurs parents à apprendre avec eux.

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1 Comment

  1. Article fondamental !
    Pour l’été, je t’engage à lire « Langage et école maternelle » de Mireille Brigaudiot, ed. Retz. Tu ne partageras peut-être pas tout mais tu te sentiras moins seul !

    J'aime

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