À propos d’un Nobel | Poésie et chanson

L’attribution du prix Nobel de Littérature à Bob Dylan ravive deux questions concernant la poésie.

La première regarde l’inintelligibilité des œuvres contemporaines. N’est-il pas scandaleux que, dans la plus grande partie de la poésie moderne et (surtout) contemporaine, et souvent pour la part de cette poésie qui jouit du plus haut prestige, on ne comprenne à peu près rien ? Ne doit-on pas reconnaître, dans cette inintelligibilité, quelque chose qui relève de la pose de la part des auteurs, en même temps que le signe d’un assèchement du genre et, finalement, de son déclin ? D’ailleurs le public se détache d’elle et, plutôt que de s’en étonner et de s’en plaindre, plutôt que d’attendre que l’école ne comble le fossé, ne faut-il pas regarder ce désintérêt, cet oubli du public comme la conséquence inévitable de la pose hermétiste dans laquelle les auteurs s’obstinent ?

La seconde regarde la chanson. Celle-ci a-t-elle rang de poésie ? On n’ignore pas que la plupart des spécialistes lui refusent ce rang, ou qu’à tout le moins ils défendent une claire distinction entre les genres, mais l’on n’en remarque pas moins que la chanson est capable de rendre populaires certains textes de (vraie) poésie, en même temps que le public accorde le rang de poésie aux textes de certains chanteurs, ceux qui apparaissent eux-mêmes comme les derniers (vrais) poètes. En France, il s’en trouvait une pléiade ainsi, dans les années 50-70, qu’on cite volontiers, et il n’est pas tout à fait impossible d’en reconnaitre encore.

Et puis, voici que cette année le prix de littérature est attribué à Bob Dylan, qui est le premier chanteur dans l’histoire du Nobel à obtenir cette distinction.

Or, à propos de lui, en quoi les deux questions, de l’intelligibilité de la poésie et du rang de poésie accordé à la chanson, se font-elles écho ? En quoi, comment s’articulent-elles ensemble ? C’est là une troisième question, qui appelle une réponse double, hautement contrastée.

D’un côté, il y a que les textes des chansons sont souvent beaucoup plus clairs que ceux des (vrais) poèmes contemporains, ce qui expliquerait que la (poésie) chanson soit plus populaire que la (poésie) poésie. Les amateurs de Georges Brassens, de Jacques Brel et de Léo Ferré peuvent chanter ou redire de mémoire de longues strophes de leurs chanteurs favoris, tandis que les amateurs de Jacques Dupin ou de Michel Deguy sont incapables de le faire.

Mais, d’un autre côté, il se trouve qu’on lit de la poésie le plus souvent dans sa propre langue, pour les Français en français, tandis qu’on écoute des chansons le plus souvent en anglais, sans toujours bien savoir cette langue, ou sans la savoir assez. Ce qui signifie qu’on écoute des chansons sans toujours bien comprendre ce qu’elles disent.

Remarques insolites auxquelles nous sommes conduits, qui ne tardent à en soulever d’autres tout aussi décalées. À savoir que, même quand ces chansons sont en français, il n’est pas certain qu’on en distingue tous les mots, qu’on en comprenne exactement le texte. Et d’ailleurs, est-il bien sûr que ceux qui chantent fassent l’effort de diction nécessaire pour qu’on les comprenne bien, qu’ils aient cela dans leur visée, et même encore quand l’écriture de leurs textes est soignée, quand un désir de poésie les anime (on pense à Alain Bashung, à Christophe, à Christine and The Queens), qu’ils en produisent en effet ?

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