À propos d’un Nobel | Entendre et comprendre la poésie

Lorsque je me trouve près de quelqu’un, surtout lorsque c’est la première fois que je rencontre cette personne, et que nous conversons, il me semble que je ne vois pas bien son visage, que celui-ci m’apparait de manière confuse, dans un halo. Si bien que, si je la rencontre de nouveau, ne fût-ce que quelques jours plus tard, le risque est grand que je ne la reconnaisse pas. Et cette personne en sera alors fâchée, comme si la première fois que nous nous sommes vus, je n’avais pas fait bien attention à elle, je l’avais négligée, alors que c’est au contraire quelque chose de l’ordre de l’émotion, de la pudeur, et peut-être de l’amour, qui m’a empêché de mieux la voir, ou de mieux la regarder. Comme si son visage avait été un soleil qui m’avait ébloui. Dans les représentations qu’on donne de Méduse, son visage, dont on sait qu’il a le pouvoir de pétrifier tout mortel qui la regarde, pourrait être aussi bien celui du soleil, les serpents qui composent sa chevelure irradiant comme font les rayons de l’astre du jour. Le sentiment de la personne, surtout dans les premières occasions où je suis confrontée à elle, m’empêche de la dévisager. Je la vois comme à contrejour. Dans un halo. Sans doute est-ce parce que je l’écoute mieux que je ne la vois. Mais là encore, ce n’est pas évident. Car il m’arrive souvent d’avoir le sentiment de ne pas l’écouter bien non plus. Ou de chercher à l’entendre derrière les mots qu’elle dit. Je cherche à entendre, ou est-ce que je suis moi-même saisi par ce qui transparaît de son âme à travers son discours, son visage, sa bouche m’apparaissant alors comme le cœur d’un volcan en dangereuse activité. Je perçois, ou crois percevoir ce qu’elle ne peut pas ne pas exprimer à travers les mots qu’elle emploie, et du coup il y a de fortes chances que je ne retienne ensuite, de ce qu’elle m’aura dit, qu’un tout petit nombre de paroles. Des escarboucles, des flammèches, des bribes. Parmi toutes celles qu’elle dit, quelques-unes prennent forme, refroidissent, acquièrent assez de consistance pour que je puisse les retenir, les emporter, le reste demeurant derrière elles comme lave en fusion. Et il me semble que c’est ainsi, depuis toujours, que je comprends les chansons de Bob Dylan.

Une autre comparaison. Lorsque j’étais enfant, rue des Diables bleus, il y eut une petite épicerie où ma grand-mère maternelle, jeune encore, s’installa. Elle venait d’Algérie, où j’étais né mais que mes parents et moi-même avions quittée quelques années auparavant. Nous la retrouvions ici, dans l’espace étroit de cette boutique. Puis elle fit venir à Nice sa propre mère. De celle-ci, je ne me souvenais pas. Je découvrais sa forme, sa présence dans l’arrière-boutique où elle me parut maigre et très vieille, assise dans un fauteuil. Et nous étions trois ou quatre enfants, mes cousins et moi, à nous asseoir autour d’elle, les jambes croisées sur le sol. Celle-ci alors nous racontait des histoires à demi légendaires qui se déroulaient dans son île natale de Palma de Majorque. Et elle le faisait en catalan, un catalan émaillé de quelques mots de français sans doute, mais presque tout dans cette langue que je ne connaissais pas, que mes cousins et moi-même n’étions pas censés connaître, ce qui ne nous empêchait pas d’être transportés, ces histoires évoquant de jeunes paysannes devenues mères, qui devaient prendre garde de s’endormir dans les champs où il pourrait se produire que quelque serpent, glissant dans l’herbe, sous les branches des oliviers, vienne boire le lait à leur sein. Des histoires de sommeil, terribles et belles, comme on voit. Et il me semble que je comprenais un peu mais très bien le sens de ces histoires, comme je comprends un peu mais très bien depuis toujours le sens des chansons de Dylan. Et que cette forme de compréhension a à voir de manière essentielle avec la poésie.

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