À propos d’un Nobel | L’appel de la nuit

To fall in love. To fall in poetry. Je me souviens de la première fois où j’ai entendu la trompette de Miles Davis. J’étais adolescent, c’était un soir, dans l’appartement de mes parents, ils étaient assis l’un près de l’autre sur le canapé de leur salon, occupés à regarder la télévision. Je suis passé derrière eux, parcourant le couloir éteint, et je me suis arrêté, soudain figé, stupéfait de ce que je voyais au-dessus de leurs têtes : le visage de Jeanne Moreau marchant seule dans la nuit parisienne, ses jambes, ses bas, ses pieds chaussés d’escarpins, et toute sa silhouette se découpant dans la clarté des vitrines devant lesquelles elle glissait, avec en off le son tendu d’une trompette seule, comme une corne de brume, une plainte prolongée, contenue, qui semblait sourdre de la nuit et s’opposer à elle, comme si l’ombre qui la jouait avait regardé la mer du haut d’une falaise, comme si le guetteur avait percé l’espace de la ville et découvert la silhouette de l’actrice en même temps que nous, comme s’il était tombé amoureux d’elle sans connaître son nom, séparé d’elle par une vitre, et je sus aussitôt que cette musique accompagnerait ma vie, et d’abord le moment trop proche où il me faudrait quitter cette maison parce qu’il me devenait impossible d’y vivre.

Quelqu’un aurait pu m’objecter que ma perception de la musique était entachée par l’image. J’ignorais alors que cette musique avait été composée précisément devant l’image, en fonction d’elle. Mais je n’étais pas puriste et j’aurais répondu que je n’en avais rien à faire. Que l’appel de la nuit et de la solitude amoureuse qui me parvenait ainsi était, pour moi, une question bien plus grave. Qu’en effet, j’approuvais ce qui tenait ensemble le visage de Jeanne Moreau, le souffle de Miles Davis et la nuit parisienne. Et c’est dans ce même moment de ma vie que je découvris les chansons de Bob Dylan, et là encore je tombai amoureux de ce qui m’apparaissait, de loin, comme sur l’écran d’une salle de cinéma dans l’obscurité de laquelle je me serais avancé, à savoir ce qui, dans ces chansons, « faisait substance, matière possible pour les fantasmes, ensemble inconsistant de lieux pour le désir » (J.-C. Milner), des images mentales entrevues à peine, déjà effacées, Where the winds hit heavy on the borderline, avec ce qu’elles disaient de la solitude qui demeure dans l’amour, et de l’amour qui demeure dans la solitude, qui font s’en aller les garçons, les conduit à voyager de ville en ville, de foire en foire, à devenir des vagabonds (railmans), des joueurs de cartes (Now the only thing a gambler needs is a suitcase and a trunk), ce qui ne les empêche pas de prier souvent, In the darkness of my night, In the brightness of my day, quitte à finir en prison.

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