Minor Swing

La nuit a ses phases qu’il faut connaître
Au moins trois
La première est celle de l’entrée dans la nuit où
le jour puis la soirée se prolongent parfois tard
La troisième précède le jour
c’est celle fameuse du petit jour
Toutes deux sont fastes mais entre elles
il en est une seconde qui s’étend comme un vide
absence et froideur glaciale qu’il faut éviter à tout prix
Vous êtes dans un bal de banlieue vous écoutez du jazz
manouche en buvant de la bière
dehors c’est le fleuve noir qui luit sous la lune
vous regardez les guitaristes et vous regardez des couples
assis aux tables qui s’endorment un peu
et soudain par la porte de bois qui s’ouvre sur la lune
Django Reinhardt lui-même fait son entrée
Il va jusqu’à l’estrade s’empare de la guitare du
premier guitariste muet et pâle comme de la craie
il s’assied à sa place sur la chaise et
la cigarette à la bouche se met à jouer Minor Swing
Je n’invente rien Paul Louis Rossi rapporte le fait
dans Les nuits de Romainville
Mais ce Django Reinhardt bien sûr est un fantôme
La nuit soudain a basculé et comme
vous assistez à ce prodige vous comprenez
que votre présence n’était pas prévue
que vous êtes le témoin de trop
si bien que vous détournez les yeux (la porte
est restée ouverte sur la lune) et vous sortez
Voici que maintenant vous vous éloignez
sur le chemin du bord du fleuve tandis que
la guitare derrière vous continue de jouer

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1 Comment

  1. « C’était peut-être à cause d’un homme aux longs cheveux noirs
    ou bien d’avoir rencontré ce couple de rempailleurs
    avec leurs osiers dans les bras
    souliers usés large robe à fleurs
    chapeau décoloré par le soleil et la pluie
    visages de feuilles jaunies
    C’est peut-être à cause d’un homme aux longs cheveux noirs
    qui regarde dans le vide à deux tables de là
    mais lorsque les premières notes de Minor Swing
    ont résonné au poste de télégraphie sans fil
    tu es entré tout doucement Django Reinhardt
    tu es venu t’asseoir en face de moi avec ta guitare
    entre l’affiche Dubonnet
    et l’appareil à sous
    et tu t’es mis à jouer comme si rien d’autre n’existait
    tout naturellement… »

    Paul Louis Rossi, Les nuits de Romainville, éd. Le temps qu’il fait, 1998, pp. 92-93.

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