Histoire de la souffrance

Nous commençons à identifier la cause du dérèglement vital qui a cours et qui nous emporte. À reconnaître qu’il réside d’abord dans un refus de la dureté du monde. De la souffrance inhérente à la dureté du monde dans tous ses aspects. Aussitôt que ce refus a été prononcé, une misère bien plus grande s’est répandue. Nous avons été envahis par elle. Mais nous avons refusé d’en convenir d’abord. L’histoire est celle-ci. Un jour nous n’avons plus supporté que les autres aient faim. Il fallait désormais  que leur soit épargnée la souffrance de la faim qui accompagne la nuit des hommes depuis toujours. Marguerite Duras en parle dans Le camion. Quand elle publie Le camion, en 1977, la faim se regarde encore comme la souffrance distinctive des pauvres. Marguerite Duras nomme la classe ouvrière et elle évoque déjà les supermarchés des banlieues où ceux qui travaillent en usine n’ont qu’une route à traverser pour dépenser, chaque mois, le salaire qu’ils ont perçus. Mais quand elle meurt, en 1996, elle continue de croire à la faim, qui est la noble religion des communistes. Le scénario dans lequel elle croit n’est pas parvenu à son terme. Elle ne voit pas encore que les supermarchés ont eu raison de cette faim ancestrale qui était la souffrance distinctive de la classe ouvrière, son noble apanage. Et que, d’ailleurs, le capitalisme est en train d’avoir raison de l’existence même de la classe ouvrière en fermant les usines et en les transférant à l’autre bout du monde. Les ex-ouvriers ne travailleront plus et ils mangeront quand même, davantage encore qu’ils ne faisaient quand ils pointaient chaque matin à l’usine. Coluche crée les Restos du cœur en 1985, et dès l’année suivante se fait entendre, dans la chanson de Jean-Jacques Goldman qui accompagne cette création, le terrible mot d’ordre d’une génération selon lequel « Désormais, on n’a plus le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid ». Ceux qui s’expriment alors, et qui se désignent eux-mêmes comme « les Enfoirés », n’ont jamais eu ni faim ni froid pour leur propre part, ce ne sont pas des pauvres ni ne l’ont jamais été. Ils s’insurgent contre le spectacle d’une souffrance qui les affecte d’autant mieux qu’elle ne les touche pas. L’ancienne classe ouvrière est dispensée de la faim en même temps que du travail salarié. Elle en est dépouillée comme d’un ornement sacré, définitoire, et elle l’est à la fois par le capitalisme qui n’a plus besoin d’elle et par ceux qui prétendent lutter contre le capitalisme, suppléer à sa violence.

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2 Comments

    1. Parce que la faim est la souffrance la plus emblématique mais qu’elle n’est pas la seule en cause. Il y aussi le froid. Il y a aussi, peut-être surtout, la fatigue. Celle de l’ouvrier qui travaille comme celle de l’élève qui apprend.

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