Sans loi autre qu’humaine

Nous sommes à Hussein-Dey, dans la banlieue d’Alger, dans les années qui suivent la Seconde guerre mondiale. Les protagonistes sont un couple d’ouvriers aussi jeunes et pauvres qu’on peut l’être. Dans une première histoire, le jeune époux se rend le matin à son travail et il ne rentre que le soir. Et, à son arrivée, il ne trouve personne pour lui ouvrir la porte où il frappe. Il ne s’inquiète pas outre mesure. Il songe que sa femme doit se trouver chez sa mère ou chez sa sœur, qui habitent tout près d’ici et où il lui sera facile d’aller la retrouver. Mais, comme il tourne les talons, il avise un voisin auquel il pose la question: Sais-tu où est ma femme? À quoi ce voisin répond: Ta femme a déménagé. On lui a parlé d’un logement qui se libérait, plus coquet que le vôtre (et sans doute moins étroit, pour accueillir l’enfant qu’elle porte, qui va bientôt naître) et aussitôt elle y a transporté vos meubles. Avec mon aide, et celle de mon charreton. Je t’y conduis. Et entendant cela, le jeune homme sourit et remercie. Il le fait en renversant la tête, comme si déjà c’était nuit et qu’ayant bu du vin, il voulait baigner son visage à la clarté des étoiles.

Dans une seconde histoire, ou est-ce la première, le jeune ouvrier retrouve sa femme. Celle-ci n’a pas déménagé. Le repas est prêt, l’inévitable tortilla ou peut-être du boudin. Mais elle lui demande comment s’est passée sa journée, et le jeune homme répond qu’il a changé de patron. L’ancien était vieux, il jouait au poker, si bien qu’il lui fallait accepter des chantiers qu’il n’aurait pas dû, tandis que le nouveau est presque aussi jeune que lui et fera de lui son contremaître.

Ces deux histoires évoquent un monde où les ouvriers étaient payés à la journée ou à la semaine, en espèces, de la main à la main, sans loi autre qu’humaine pour les protéger, mais sans loi non plus pour les empêcher de travailler. Ainsi, quand des Catalans ou des Maltais arrivaient à Marseille pour s’y installer, personne ne leur contestait ce droit, mais ils n’attendaient pas non plus qu’aucune administration ne les prenne en charge. Ils faisaient le tour des chantiers, ils entraient dans les ateliers, la casquette à la main, ils hélaient au pied des échafaudages, et là où l’on avait besoin d’eux, ils pouvaient sur le champ quitter la veste, retrousser les manches de leur chemise et se mettre à la tâche.

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