Tu as connu Alger à Nice

– Tu as connu Alger à Nice.
Je ne sais plus qui fait cette objection, ni si c’est une objection. En quoi on peut entendre que je ne connais ni l’une ni l’autre. Seulement des coins de rues dans des quartiers décentrés. La façon dont les lieux se métamorphosent, soudain, en fonction de la lumière, et celle qu’ils ont d’abriter des fantômes. Une femme vivant en France apprend la disparition de son fils qui était à Alger. Elle dit, Un jour le téléphone sonne, ma propre mère qui se trouvait chez moi décroche et là, on lui déclare que mon fils a disparu. Il avait vingt-et-un ans, il séjournait chez son oncle, un matin il prend sa douche, il se prépare devant la glace et annonce qu’il va rejoindre des camarades au coin de la rue, sur une esplanade où ils ont l’habitude de se retrouver, de se tenir ensemble à discuter et rire comme font les garçons. Mais, ce jour-là, il n’y est pas parvenu. Et voici qu’elle comprend. Il ne lui en faut pas davantage. On est dans les années 90 et elle sait aussitôt, lorsque sa mère raccroche, qu’elle se retourne vers elle, que son fils a été enlevé. Ce qui la fait s’enfermer des jours et de semaines d’abord pour pleurer. Après quoi, retour au calme, elle quitte son travail et retourne à Alger. Elle s’installe là-bas, dans ce pays qui est le sien, dont elle connait la langue et comme l’âme, de l’intérieur, où elle mènera son enquête, non pas dans l’espoir de retrouver le disparu mais parce qu’à la date indiquée, il faut que quelqu’un ait vu la voiture s’arrêter à sa hauteur, et des hommes en descendre qui se sont emparé de lui, et qui l’ont fait monter. Et donc elle entreprend de se rendre, jour après jour, une photo du jeune homme à la main, dans tous les commissariats de la ville, dans tous les hôpitaux puis dans tous les cimetières. Et, à défaut de trouver ce témoin, elle découvre chemin faisant qu’elle n’est pas la seule, mais que des foules d’autres mères attendent elles aussi, sagement assises dans les couloirs des hôpitaux et des commissariats, qu’on veuille bien les recevoir pour qu’elles puissent de nouveau exhiber les deux ou trois photos qui ne les quittent jamais, qui sont tout ce qui leur reste.

Cette histoire ne m’appartient pas. Je l’ai entendu raconter sur France-Culture, par celle qui l’avait vécue, un jour que j’arrivais à L’Ariane en voiture. C’était le jeudi 15 décembre 2016, dans Les Pieds sur terre de Sonia Kronlund, entre treize heures trente et quatorze heures, la série s’intitulait « Mes années Boum, une enquête algérienne », dont c’était le septième et dernier épisode [+]. J’ai garé la voiture devant la petite esplanade qui précède la bibliothèque Léonard de Vinci, et je suis resté à l’intérieur, le moteur arrêté, pour l’entendre jusqu’au bout. Puis je suis entré dans cet espace tout blanc où il était convenu que je donnerais une leçon de français à un groupe de femmes qui m’attendaient. Je les vis souriantes, attentives. Elles portaient toutes le hijab et certaines habitaient ce quartier depuis plusieurs années. Des enfants déjà scolarisés mais sans qu’elles-mêmes aient trouvé l’occasion d’apprendre un seul mot de notre langue. Qu’elles se trouvaient comme interdites de parler.

[Dans Prestiges]

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