Voyageurs, jardiniers, chamanes

Où faut-il aller rechercher l’habitude du miroir de poche qui se combinait à celle du peigne, et des portraits photographiques de soi qu’on offrait à ses nouveaux amis, toutes choses qui ont étrangement disparus de notre monde, que les smartphones ont absorbés. Eugène Green, quelque part dans Les Voix de la nuit, parle de la musique qu’on voit à propos de celle, vivante, que jouent de vrais musiciens dans les fêtes du Pays basque, tandis que l’impression de vie, de proximité immédiate de la personne de l’artiste, je l’éprouve en écoutant Björk sur mon iPhone. Sa voix s’imprime dans mon cerveau comme sur mes yeux baissés, tandis que je marche dans les rues. Ainsi appareillé. L’éclat du miroir de poche tendu devant son visage comme celui de l’iPhone sur lequel j’écris dans la nuit, en tapotant d’un seul doigt sur le clavier.

Poésie implique avec elle d’autres arts. Implique toujours, quoi qu’on ait pu en dire, au moins depuis le Moyen Âge français, la figure de l’auteur, du côté des troubadours qui restent présents au texte qu’ils profèrent, comme du côté de François Villon qui s’absente, mais en laissant derrière lui des vers qui portent l’aveu et le regret des crimes qu’il a commis. D’un côté le support linguistique de performances qui impliquent la voix et la figure de celui (auteur, interprète) qui les dit, de l’autre des textes seuls, dont l’auteur s’efface, mais qui disent sa vie. La voiture arrêtée dans la rue qui précède le collège de L’Ariane, le moteur éteint, la radio, j’apporte sur une clé USB des poèmes que des élèves liront avec moi, que je vais projeter sur un écran de cinéma à la place du tableau, dans lesquels des absences ménagées de mots se creusent comme des passages, les invitent à entrer, à circuler par l’imagination, et où se trouve empreinte la figure de ceux qui les ont écrits, qui sont des figures exemplaires de notre monde, figures non pas de saints ni de héros, non pas de prêtres, mais de ces êtres un peu fragiles, un peu chamanes qui, dans nos sociétés, sont venus remplacer les saints, les héros et les prêtres.

Fuyant par les chemins de la forêt, marchant dans les villes la nuit. Cultivant des légumes anciens dans des jardins qui se trouvent au pied des villages, dans l’enceinte de monastères, ou quelquefois dans les faubourgs des villes. Celui qui était baissé vers la terre, courbé sur l’entrelacs des tiges et des feuilles où il glissait ses doigts, rêvant sur l’eau qui courait à ses pieds, se relève lentement en essuyant sa nuque. Et, ainsi dressé, il regarde les murs des maisons où vivent ceux du pays. Le soleil maintenant les éclaire. Une bonne maîtrise des techniques du jardinage permet de voyager. Je frappe à la porte du monastère, je fais valoir que je sais jardiner, que j’ai de bons bras encore que je mange peu, ne bois que de l’eau, et que je peux m’occuper du potager où, dans le soin que j’en aurai, j’apporterai de nouvelles techniques et réhabiliterai des variétés disparues. Et je cite différentes espèces de cucurbitacées aux formes baroques, biscornues, avec les noms tout aussi amusants dont on les désigne dans les langues des différents pays où je suis passé. Le Père supérieur en rira avec moi. À Grasse, les roses cueillies par des femmes marocaines. Elles se baissent, se relèvent et, du haut des collines, regardent la mer. La poésie me paraît du même ordre. Une culture quelque peu chamanique de techniques anciennes dans lesquelles entrent des étrangetés, des complications, des bizarreries qui, depuis toujours, ne manquent pas de paraître modernes.

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