L’Homme et la mer, de Charles Baudelaire

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Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Les Fleurs du mal (1857)

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1 Comment

  1. On relève, dans la 2e strophe: « Tu te plais à plonger au sein de ton image… » Ce vers nous évoque le personnage mythologique de Narcisse, à ceci près que Narcisse se penche sur l’eau d’une fontaine où son image physique se reflète, tandis qu’ici, dans le déferlement des vagues, il s’agit plutôt d’une image spirituelle. D’ailleurs, la première strophe indique: « La mer est ton miroir; tu contemples ton âme / Dans le déroulement infini de sa lame. »

    Que l’homme puisse ignorer certains secrets que sa propre âme contient (ou son cœur), voici une idée tout à fait nouvelle que Ch. Baudelaire énonce, qui sera formalisée au tout début du siècle suivant par Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, sous le titre d’ « inconscient ».

    Une autre idée, plus centrale encore, sur laquelle le poème est construit, est celle d’un corps à corps de l’homme avec la mer, une idée confirmée, dans la 4e strophe, par les mentions de « combat », de « lutte ». Le souhait ou le rêve immémorial d’une plongée exploratoire de l’homme dans la mer n’est pas explicitement formulé, mais le texte le suggère. Il nous y conduit de toute sa force, comme au bord d’un basculement dans l’abîme. Car, au moment au Charles Baudelaire écrit, cette exploration paraît irréalisable. Tandis que, quelques années plus tard, elle fournira le thème central d’un roman immédiatement populaire, comme tous ceux de son auteur, et qui était promis à une gloire planétaire.

    Les spécialistes pensent identifier certaines sources du poème de Baudelaire chez Balzac. Mais il n’est pas moins intéressant de noter que ces seize vers trouvent un écho dans un roman monumental, paru en 1869-1870, soit moins de dix ans après la première édition des Fleurs du mal, puis qui fut adapté au cinéma, par les studios Walt Disney, en 1954.

    Ce roman, c’est bien sûr Vingt mille lieues sous les mers. Jules Verne avait-il lu le poème de Baudelaire? S’en est-il sourvenu? On peut l’imaginer, d’autant qu’il fut un lecteur attentif d’Edgar Allan Poe traduit par le même Baudelaire. Dans les deux textes, de genres si différents, le face à face de l’homme avec la mer prend les formes mouvantes de la rencontre, du ballet, de l’étreinte amoureuse et d’une lutte mortelle.

    Le roman s’adresse au jeune public, tandis que le titre du recueil destine le poème aux esthètes adultes. Pourtant certaines gravures qui illustrent l’un ne conviendraient-elles pas aussi bien à l’autre?

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