Je veux darder ma peine…, de Pierre Ronsard

[J’ai suivi, pour ce M@P, le texte donné par la belle édition: Ronsard & Muret, Les Amours, leurs Commentaires (1553), de Christine de Buzon et Pierre Martin, coll. « Classiques Didier Érudition », Didier Érudition, 1999, pp. 33-34, en en modernisant néanmoins l’orthographe. Je rétablis l’orthographe originale dans la copie suivante:]

Je veus darder par l’univers ma peine,
Plus tôt qu’un trait ne vole au descocher:
Je veus de miël mes oreilles boucher,
Pour n’ouïr plus la vois de ma Sereine.

Je veus muer mes deus yeus en fontaine,
Mon cœur en feu, ma teste en un rocher,
Mes piés en tronc, pour jamais n’aprocher
De sa beauté si fierement humaine.

Je veus changer mes pensers en oiseaus,
Mes dous soupirs en Zephyres nouveaus,
Qui par le monde evanteront ma pleinte.

Et veus encor’ de ma palle couleur,
Aux bors du Loir enfanter une fleur,
Qui de mon nom & de mon mal soit peinte.

Les Amours (1553), Sonnet 16

[J’ajoute le commentaire de Muret, qui paraît donc dans une édition des Amours qui est contrôlée par Ronsard lui-même:]

Je veux darder.) Il dit qu’il veut faire entendre à tout le monde les maus qu’il endure pour aimer : & apres se changer en telle sorte qu’il n’aie aucun sentiment, affin de ne retourner plus vers celle qui le tourmente. De miel.) De cire. Sereine.) Les Sereines furent filles du fleuve Achelois, & d’une des Muses (les uns disent de Calliope, les autres de Terpsichore) qui avoient le cors en facon d’oiseaus et le bas en forme de pucelles : ou comme les autres disent, le haut en forme de pucelles, & le bas en forme de poissons. Elles se tenoient en une Ile de la mer Sicilienne, qui se nommait Ile Fleurie, & chantoient merveilleusement bien, tellement qu’elles allechoient les nautonniers par la douceur de leurs chans, & les tiroient en des destroits de mer, ou ils perissoient. Mais Ulysse, qui avoit été averti de cela par la Nymphe Calypson, lors qu’il i voulut passer, etoupa de cire les oreilles de tous ses compagnons, & se fit lier étroitement au mas de la navire : & par ainsi evita le danger. Homere le raconte au dousième de l’Odyssée. Je parlerai quelque fois des Sereines plus amplement sur le cinquième des Odes, en l’Ode aux trois princesses Angloises. Qui de mon nom.) C’est une allusion à la fable d’Ajax, lequel apres qu’il se fut tué, pour n’avoir peu obtenir les armes d’Achilles : de son sang sortit une fleur, aux fueilles de laquelle étaient écrites ces lettres A, I, qui sont les premieres lettres de son nom : et outre ce sont signifiance de douleur : car A I en Grec est à dire, Helas. Voi Ovide au tresieme de la Metamor.

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