L’auteur, la langue, l’histoire

Le lycée débutait à la classe de sixième et mettait le latin au programme. L’exercice principal de cette discipline était la version. Elle consistait à traduire du latin en français des pages de grands auteurs. Le but était clair. Il s’agissait de découvrir ces auteurs désignés comme classiques. Et d’apprendre les rudiments de cette langue, le latin, ainsi qu’un peu d’histoire ancienne, celle de Rome qui était considérée comme le berceau notre civilisation.

On ne s’amusait guère. On restait longtemps penchés sur ces travaux de traduction, le gros dictionnaire ouvert près de soi. Il arrivait qu’à la nuit tombée, n’en venant pas à bout, on courût acheter la traduction à la librairie du coin. Il pouvait pleuvoir, on n’était pas fier, le lendemain matin on avait piscine en première heure. Mais l’on ne doutait pas de faire ce que d’innombrables autres élèves avaient fait avant nous, dont la longue théorie nous rattachait à l’auteur comme à sa source. Ce qu’on appelait une tradition.

Le lycée permettait que cette tradition se perpétue, il était fait pour cela. Nos professeurs n’étaient pas forcément sympathiques. Personne ne s’attendait à ce qu’ils se montrassent habiles pédagogues. Au fil des siècles quelques autres auteurs étaient venus s’ajouter à la cohorte des anciens. Des auteurs français cette fois. Leur génie personnel les avait promus à ce rang insigne. Ils nous paraissaient plus familiers, on pouvait s’imaginer de les connaître. Mais notre métier d’élèves, ce sur quoi il s’agissait de porter son attention ne changeait pas. La figure de l’auteur, celle de Jean de La Fontaine ou de Victor Hugo. Et dans les textes de cet auteur, l’étude de la langue et celle de l’histoire.

La fréquention des auteurs français avait débuté à l’école, par la récitation et la dictée, et elle se poursuivait au lycée. Mais quand au lycée on commençait l’étude du latin, on comprenait que celle du français s’y était ajoutée. Qu’elle avait été conçue sur le même modèle. La gloire de quelques grands auteurs, leurs figures distinctes entre lesquelles chacun d’entre nous avait ses préférences, héritées de sa famille ou cultivées contre elle. Puis, à leur propos, de manière plus positive, l’étude d’une langue et celle d’une histoire qu’il s’agissait de savoir par cœur. Sur lesquelles nous nous appuierions le reste de notre vie.

C’est ce tripode qui a été brisé. Cette douce et un peu ennuyeuse mécanique qui s’est déréglée. En l’espace de deux ou trois décennies. Après la Seconde Guerre mondiale. Steve Jobs était alors un enfant. L’époque était aux tourne-disques et à la télévision. L’usage des ordinateurs personnels ne s’imaginait même pas. Brisure, dérèglement inévitables sans doute mais qui nous ont laissés dans un étrange désarroi, incapables jusqu’à ce jour de les réparer.

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