L’école resta fermée

On lisait La Fontaine et Molière, mais l’on ne voyait pas Versailles, ni l’entendait. Il y avait beaucoup de textes dans nos salles de classes, dans nos cartables et nos bibliothèques, sur nos bureaux, mais très peu d’images et de sons. Si, pendant des siècles, le texte se maintient au centre de notre culture, c’est que l’on peut en disposer. On a pour soi l’œuvre même de La Fontaine ou de Molière, pas une copie, et l’on peut la considérer de très près, l’annoter, la relire, l’apprendre, aussi longtemps qu’on veut. Tandis que si l’on découvre une image de Versailles, c’est la copie d’une ancienne gravure reproduite en petit format sur une page de manuel. Or, c’est en cela qu’a consisté la principale rupture. Tandis que, dans nos classes, le texte continuait de régner à peu près sans partage, il n’en allait déjà plus de même à l’extérieur. Nous allions au cinéma, la télévision s’installait aux domiciles de nos familles, s’ajoutant à la radio, aux tourne-disques, aux magnétophones, aux appareils photo et aux caméras. Le livre de poche rendait le roman plus populaire qu’il n’avait jamais été, mais aux histoires qu’il racontait s’ajoutaient celles du cinéma et de la BD. La Fontaine et Molière, du coup, paraissaient plus lointains. Il nous aurait paru naturel, non point de les rayer des listes mais de leur ajouter Simenon et Pagnol, ce qui ne s’est pas produit. En ville, il était beaucoup question de Van Gogh et Gauguin, des reproductions de leurs tableaux s’intercalant entre les pages des magazines, que ma mère détachait pour les mettre sous verre et les accrocher aux murs, mais leurs disputes resteraient extérieures à la culture scolaire. Tout le monde parlait d’Alfred Hitchcock, déjà Miles Davis avait improvisé la bande-son d’Ascenseur pour l’échafaud. L’école se trouvait ainsi face à un défi qu’elle n’a pas relevé. Le Printemps 68 était fait pour marquer le moment de cet aggiornamento, où le tout jeune Bob Dylan aurait rejoint le pas plus vieux Rimbaud, où le Boléro de Ravel chorégraphié par Maurice Béjart aurait donné lieu à quelques délicieuses analystes structurales dialoguées entre Roland Barthes et Pierre Boulez. Au lieu de quoi la politique a pris le dessus. On nous a persuadé que le communisme était la clé de notre avenir. Son horizon indépassable. Si bien qu’aucune vraie audace ne fut permise. L’école resta fermée.

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