Le bout du monde

Écouter une œuvre musicale, c’est pénétrer dans un environnement que le compositeur a aménagé dans ses moindres détails pour la seule dimension sonore. Qu’en sera-t-il des autres ? L’assemblage, par superposition et transparence, est-il purement aléatoire ? Dans l’idéal, vous êtes assis, jambes croisées, sur la place du village, et vous regardez les doigts du musicien courir sur les cordes. Dans l’idéal, vous dansez et vous n’avez pas un regard pour Thelonious Monk qui joue, assis à son piano, et qui d’ailleurs se lève, quand il a fini son solo, pour danser lui aussi, mais seul, comme un ours de foire, sur la musique qu’invente à présent le saxophone, le piano ou la batterie de la petite formation. Et quand il s’agit de musique enregistrée, alors là, bien sûr, c’est vous qui composez l’assemblage. Vous traversez en voiture n’importe quel paysage et, à la vision qui se déroule sous des ciels différents, vous superposez en transparence la musique de votre choix. Je veux dire que l’œuvre musicale est une hétérotopie inachevée mais une hétérotopie tout de même. Un endroit que l’on habite. Non pas en-dehors du monde mais seulement à part. Et que l’endroit où l’on habite est notre seule grande question, à laquelle l’art répond de différentes manières. Vivre dans un lieu à part une existence privée est notre but sur cette terre. Gréco, le personnage central de Tout un monde lointain (2017) est âgée, et vit seule à Roquebrune-Cap-Martin, dans les rochers, près de la Villa E-1027 d’Eileen Gray qu’elle a le projet d’acheter, alors que celle-ci est vide et fermée sur elle-même, abandonnée, ce qui, dans l’attente, ne lui laisse d’autre possibilité que celle de l’apercevoir et de la contourner au gré des promenades qu’elle fait journellement sur les chemins du bord de mer. Elle a eu une vie ailleurs, elle garde une galerie à New York, mais son but à présent est d’acheter cette villa et de l’habiter jusqu’à la fin de ses jours. Il existe deux sortes de romans. Ceux qui racontent des voyages, et ceux qui révèlent l’existence de personnages un peu fantomatiques, qui habitent un quartier de Paris ou de Genève, en faisant comme si ils n’avaient jamais vécu ailleurs et comme si ils avaient enfin trouvé leur place sur cette terre. Qu’ils ne devaient plus le quitter. Ce qui, bien sûr, n’est pas le cas. Georges Simenon, dans chaque volume des Maigret, se charge de révéler le passé des protagonistes et de ruiner du même coup les espoirs que ceux-ci nourrissent d’un avenir immobile. Célia Houdart fait de même.

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