Roland Goigoux a raison, bien sûr

Je lis, après qu’on en a beaucoup parlé, le brûlot de Carole Barjon intitulé Mais qui sont les assassins de l’école ? (2016). Je ne lui trouve pas que des défauts. Comme tout bon journaliste, l’auteure sait pêcher des infos au plus près de la source. Elle nous aide à comprendre ce qui rend cette immense machine qu’est notre système éducatif aujourd’hui ingouvernable. Mais sur les enjeux théoriques des débats qui concernent l’enseignement du français, et plus précisément sur ceux qui ont trait aux méthodes d’apprentissage de la lecture-écriture au CP, il arrive qu’elle s’égare.

Ainsi décrit-elle Roland Goigoux comme un personnage très influent, qui aurait le tort d’avoir combattu (et de combattre encore, obscurément) la méthode syllabique. Or, quand elle évoque la position de ce dernier pour en montrer l’extrémisme absurde, sa charge est tellement brutale et expéditive qu’elle a pour conséquence inverse de nous la faire approuver, celle-ci nous apparaissant du coup comme à la fois courageuse, cohérente et juste.

Elle note ainsi que « Pour Goigoux, les enfants doivent comprendre le sens des mots en même temps qu’ils apprennent à déchiffrer et à écrire », phrase terrible, effrayante, car on se demande qui peut bien penser autrement, à moins d’être cogniticien et ne rien vouloir savoir de la langue.

Plus loin elle fait référence à Michel Lussault, président du Conseil Supérieur des Programmes, dont elle indique qu’il suivrait l’avis de Goigoux pour considérer que « la méthode syllabique ne correspond pas à la structure de la langue française ».

Dans le fil de son propos, cela ressemble fort à une dénonciation. À tout le moins, à une critique. Or, si défendre la méthode syllabique consiste à dire que les relations entre graphèmes et phonèmes doivent faire l’objet d’une étude attentive dès les premières semaines du CP, tout pédagogue raisonnable aujourd’hui y consent.

En revanche, si le même mot d’ordre revient à prétendre que les élèves gagneraient à apprendre à déchiffrer des mots qu’ils ne comprennent pas, alors, bien sûr, aucun ne pourra y souscrire.

Pour la bonne raison qu’en effet, beaucoup de mots français s’écrivent de façon telle qu’il est impossible de les lire (déchiffrer) sans les reconnaitre (ou les identifier), sans donc les comprendre, et comprendre avec eux l’énoncé dans lequel ils s’inscrivent.

Aucune méthode de lecture ne fera jamais lire à un enfant les mots « femme » ou « monsieur » s’il ne les comprend pas. C’est ainsi. Cela tient bien à « la structure de la langue » (ou, du moins, à son système orthographique tellement irrégulier). Et l’on ne conçoit pas quelle passion idéologique, quel esprit de revanche, peut amener certaines personnes à faire comme s’il en allait autrement.

→ Voir aussi Sur une recommandation de Stanislas Dehaene (2013)

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