INATTENDRE

La poésie c’est
qu’on sait
rien, la poésie c’est
croire
quoi ? La poésie c’est
la rėpėtition assumée la poésie c’est la peau
qui saisissait

un milieu constitué de l’ensemble (assez réduit en France) des gens intéressés par ce type de question. Un espace où des hommes plus ou moins pleureurs produisent une majoritė de textes médiocres, un refuge plein de rancœurs, d’intelligence et de culture et de gêneurs, une zone de résistance aux injonctions de la communication transparente, un laboratoire de recherche, un miroir aux narcisses, une scène exaltée ou trop longue, un milieu comme un autre et qui se croit autre comme beaucoup d’autres.
Beaucoup se disent poètes qui n’écrivent pas de la poésie et certains qui ne se disent pas poètes en écrivent (ce qui contribue à la difficulté du repérage).

C’est tout ce qui nous a été légué sous le nom de poésie et ce que nous aurons l’intention de transmettre comme tel ou pas.

Ça peut être une partie, une poésie, du tout dit aussi Là poésie (métonymie à terme identique)

C’est rieur et plus du tout rimeur.
C’est une chanson qui tient le coup sans musique ni voix ni chœurs ni percussion, une œuvre d’art à support matériel faible non monnayable.

C’est un moyen de se contraindre à l’attention
à la mise au jour joué comme un four et un tour
à l’invention

C’est tenter de reprendre le fil d’une tradition, d’une Histoire comme celle que Joseph Joubert a dite en deux phrases, il y a plus de deux siècles :

Les premiers poëtes ou les premiers auteurs rendoient sages les hommes fols. Les derniers cherchent à rendre fols les hommes sages.

Est-ce possible de tenter d’inverser la tendance ?
Non pas rendre sages les fols, ce serait folle prėtention. On peut en revanche tenter par l’écriture, par la concentration qu’elle implique, par le temps qu’elle mobilise, par l’exercice constant de lucidité auquel elle astreint, par la foi qu’elle soulève de se rendre un peu moins fol soi-même.
Avec l’idée que cet effort puisse être utile à d’autres.
Et que cette utilité si fustigée nous redonne un peu d’air.

La poésie c’est rompre avec la répétition la routine l’habitude la répétition
l’anaphore
la reprise
qui sait

Ce sont
de grands et petits écarts de langue inutiles et fructueux

De la question torturante et taraudante, parfois agréable

Des occasions d’apprendre à se déprendre

Le contraire d’une liste
des rapprochements et des échos
la jubilation du
lier

plier

Un rapport impérieux et lâche à la page et à ses blancs,
une défaite sur les espaces et le temps
le contraire du Lys
le goût du saut et du sot
des articulations, des récits chevillés au cœur
des mystères et demi-ciels de rage

une pensée mixte entre la question et la réponse
un support d’identification entre De Niro et Denis Roche
du vivant qui surmonte la mécanique et ses contraintes,
du vivant libéré plus que piégé

des vers ou des envers
des vers sûrs
de rien
des vers sourds
des vers sœurs
des signes absents même virtuellement du clavier

On passe une partie de notre vie à attendre et on se laisse
atteindre
amoindrir
par cet attendre

des vers nous ouvrent la possibilité de l’
inattendre

une entrée dans le vif vil du sujet

la commande des lenteurs

de l’effacement
effarement et des phares

Le passage du vide aux devi
— neries

De l’étude, du recueillement et de l’extase

dans
la langue
sans
la langue
ds
la largue où nous sommes

venus si longtemps lointains Vénus
le sens et la matière déesse des noms
elle y sonne

l’envie d’imiter à nouveau
comme Pascal

la symétrie imparfaite des nervures de feuilles inchangées

inattendre le Hors Chant

Délaisser l’horizontalité
Délecter
Délester

entre la
pente
et la
perte
regarder les vacillements du signe

Ne jamais se rendre au
trop
port
où se mélangent les excès de la halte

La poésie sait la poésie c’est ce qui dit
non
aux ivresses de la parole

ce qui s’insinue de plus dure épure dans les moments les plus
terre et ternes
ce qui trace

ce qui descend de oui en non et de nom à oui
ce qui descend le nom
et le décent

Pierre Le Pillouër

[Ce texte est paru dans la revue BÉBÉ numéro 0 « Dis-moi, c’est quoi la poésie ? » (janvier 2017). Il est reproduit ici, dans son intégralité, avec l’aimable autorisation de l’auteur.]