Les enseignants n’ont jamais été seuls face aux élèves. Entre eux et les élèves, il y a toujours eu des supports d’apprentissage, parmi lesquels le livre a été le plus massivement utilisé au fil des siècles, même s’il n’était pas le seul.

Faire une leçon consiste, pour l’enseignant, à entretenir un ou plusieurs élèves de ce qui se trouve déjà contenu dans des livres. Pendant que la leçon se déroule, les livres sont présents entre les mains des élèves, sous leurs yeux. Mais, même quand ils ne le sont pas, ils existent. Et l’enseignement dispensé porte sur eux.

À considérer ce schéma, il paraît évident que le livre n’a pas remplacé les professeurs. Une telle idée ne serait venue à personne dans les siècles passés, puisque, de fait, ce sont plutôt les professeurs qui sont venus s’ajouter aux livres, parler d’eux, attirer sur eux l’attention des élèves, les commenter.

Il arrive que des étudiants apprennent dans les livres sans l’aide personnelle d’aucun professeur. Mais que des professeurs enseignent ce qui ne serait contenu dans aucun livre, dans une société comme la nôtre, où l’écriture occupe une place si importante, on ne peut pas l’imaginer. Et quand les technologies numériques s’immiscent dans cette triangulation pédagogique, il paraît évident aussi que ce n’est pas pour remplacer les professeurs mais plutôt pour remplacer les livres.

Cela devrait nous rassurer. Pourtant n’allons pas trop vite. Les EdTech offrent des supports d’apprentissage beaucoup plus efficaces et attrayants que ne le sont les livres, et elles se perfectionneront dans les années qui viennent à un rythme et d’une manière qu’il nous est difficile d’imaginer. Si bien qu’il est à craindre que les professeurs deviennent, en effet, moins indispensables au fil du temps, et qu’on leur préfère des machines.

Combien resteront-ils? L’opinion généralement admise voudrait que le professeur soit d’abord un personnage instruit qui s’adresse à des élèves qui le sont moins, et très secondairement un psychologue qui écoute. Nous devons nous attendre et nous préparer à ce que, dans un avenir proche, ce rapport se renverse. L’enseignant sera d’abord celui qui connait ses élèves et leurs familles, qui les observe, les interroge, les sollicite, les conseille, les accompagne, les oriente. Et qui sera également capable de sélectionner et d’accueillir dans son école, en fonction des besoins de chacun, quantité d’intervenants extérieurs, ceux-ci équipés d’EdTech spécifiques et formés à leur utilisation.

Or, ces nouvelles fonctions ne demanderont pas moins de talent, et elles ne seront pas moins précieuses.

Histoire de Gaétan

Gaétan a tout juste seize ans quand, à l’été 2016, il répond à un appel à candidatures que notre association a publiée sur le site du Service civique. Au rendez-vous que je lui ai fixé, il se présente avec son père. Celui-ci m’explique que Gaétan ne retournera pas au lycée à la rentrée de septembre parce qu’il s’y sent malheureux, encore qu’on ne puisse pas douter de son intelligence, qu’en toute circonstance il se montre respectueux et qu’il soit décidé à se rendre utile.

Je fais valoir alors que les missions que nous proposons sont celles d’animateurs en lecture-écriture. Que les personnes retenues sont appelées à intervenir en milieux scolaires et périscolaires, et qu’il serait inhabituel pour nous, voire paradoxal, d’engager pour les accomplir des jeunes gens en situation de décrochage. Pour autant, père et fils me rassurent par la simplicité et la franchise de leurs manières, si bien que j’accepte la candidature de ce garçon en songeant qu’il fera un assistant sympathique, et peut-être un observateur perspicace.

Son contrat débute en octobre de la même année. D’entrée de jeu, Gaétan m’accompagne dans plusieurs écoles et collèges où il assiste à mes propres interventions. Il m’interroge sur la méthode, prend des notes, échange aimablement avec les élèves comme avec les professeurs qui nous reçoivent. Puis, après les vacances de Toussaint, le moment vient pour notre association de prendre en charge des groupes de soutien dans plusieurs écoles réputées difficiles. Et, pour trouver sa place, Gaétan se joint à d’autres volontaires, plus âgés que lui, que nous avons recrutés nous-mêmes ou qui nous ont été adressés par nos partenaires d’Unis-Cité.

Celui-ci montre alors son goût pour le travail d’équipe. Il se révèle ponctuel, efficace. Ses camarades, plus avancés que lui dans leurs études, conduisent les séquences, ce qui n’empêche Gaétan de passer en première ligne aussitôt qu’on lui en laisse l’occasion. Il se faufile et, aux dires de tous, ne s’en tire pas si mal. Cela jusqu’au retour des vacances de Noël où, quand il lui arrive de m’accompagner encore dans les écoles et les collèges, il me signifie clairement qu’il se sent à présent capable de prendre en charge la conduite d’une « vraie leçon » sous l’œil d’un « vrai professeur ».

— Après tout, cela ne paraît pas bien difficile, a-t-il le toupet d’affirmer. Ce qui me fait sourire. Car, à côté de cela, le lascar avoue se découvrir une passion pour la montagne, et plus précisément pour l’escalade. Il m’explique qu’il suit des formations dans les disciplines concernées et qu’il envisage même d’en faire sa profession.

De quoi me réjouir, bien sûr. Car, du coup, le garçon montre une belle confiance en lui, une joie de vivre et une envie de communiquer qui contrastent avec l’attitude qu’on lui voyait lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Mais de là à faire résonner la parole des grands poètes, Arthur Rimbaud en tête, qui avait le même âge que lui en 1870, devant des classes d’adolescents moqueurs, il me semble qu’il y a loin.

C’est pourtant ce qui finit par arriver. Un jour de mars où je ne peux pas me rendre dans un collège catholique de Cannes, tout près de la Croisette, où nous avons nos habitudes. Gaétan s’y rend seul, et le soir même, j’apprends qu’il y a été reçu par deux enseignantes hautement expérimentées. Celles-ci lui ont permis de faire tourner deux de nos « Moulins à paroles » (M@P) dédiés à des fables de La Fontaine. Ces prestations, de près d’une heure chacune, ont été réalisées en leur présence, devant des groupes de plus de trente élèves. Et, en cette double occasion, Gaétan a remporté un franc succès, élèves et enseignantes me réclamant le privilège de le revoir bientôt pour réaliser sous sa conduite de nouveaux exploits grammaticaux.

Faut-il une morale à cette histoire ?

La question me paraît simple. Nos deux collègues citées ont-elles manqué à leurs devoirs d’enseignantes en acceptant qu’un jeune homme sans diplôme s’adresse à leurs élèves pour faire tourner nos M@P, et animer ainsi une séquence durant laquelle, tous en semble, ils ont lu, proféré, commenté, épelé, reconstitué des textes réputés difficiles, que l’on compte parmi les plus beaux et les plus prestigieux de notre littérature?

Je pense au contraire qu’elles ont étendu leur champ d’action en ajoutant à leur public d’enfants un jeune homme qui, grâce à elles, renoue avec les apprentissages, et s’ouvre aux perspectives inépuisables d’une éducation tout au long de la vie. Et je les en remercie.

Évaluer les M@P. Depuis décembre dernier, 30 enseignants ont accepté de remplir le formulaire d’évaluation que nous leur avons soumis. Nous vous invitons à découvrir les Notes qu’ils nous ont attribuées et les Témoignages qu’ils ont bien voulu y ajouter.

Édition. Après celui de Demain, dès l’aube…, c’est le M@P d’À la claire fontaine qui vient de paraître en version papier. Il sera disponible en librairie dans les tout prochains jours. Mais nous n’avons pas attendu pour en faire profiter nos élèves (adultes) de la Bibliothèque Léonard de Vinci de Nice-L’Ariane. Voir les photos. Et merci à Riadh Seitour pour la qualité de son accueil.

Éco-littératie. Quand il s’agit de se nourrir, et de nourrir nos enfants, nous avons hâte de rompre avec une certaine modernité productiviste et consumériste, ce qui suppose de promouvoir des démarches qui soient à la fois innovantes et mieux conformes aux traditions. Il semble, hélas, que nous n’ayons pas les mêmes exigences à propos de l’école. Nos systèmes d’éducation restent conformes, pour l’essentiel, aux principes de l’industrie agroalimentaire, où c’est la logique de masse qui l’emporte. Ces systèmes ne s’amélioreront pas notablement sans que nous les convertissions à une autre logique, qui les rende capables de s’adapter aux goûts et aux talents de chacun, et de se prolonger tout au long de la vie. Ce sont ces principes nouveaux en même temps que très traditionnels que j’essaie de définir sous le titre d’éco-littératie.

Ah ! Le QCM consacré à Demain, dès l’aube… est toujours invaincu. Plusieurs 9/10 parfaitement honorables, mais pas encore un seul sans-faute à la première passation. Relèverez-vous le défi ?

Quand il s’agit de se nourrir, et de nourrir nos enfants, nous avons hâte de rompre avec une certaine modernité productiviste et consumériste, ce qui suppose de promouvoir des démarches qui soient à la fois innovantes et mieux conformes aux traditions. Il semble, hélas, que nous n’ayons pas les mêmes exigences à propos de l’école. Nos systèmes d’éducation restent conformes, pour l’essentiel, aux principes de l’industrie agroalimentaire, où c’est la logique de masse qui l’emporte. Ces systèmes ne s’amélioreront pas notablement sans que nous les convertissions à une autre logique, qui les rende capables de s’adapter aux goûts et aux talents de chacun, et de se prolonger tout au long de la vie. Ce sont ces principes nouveaux en même temps que très traditionnels que j’essaie de définir sous le titre d’éco-littératie.

1. – J’intitule éco-littératie la démarche qui s’observe dans toutes les sociétés traditionnelles et qui propose comme objets d’apprentissage de la lecture-écriture des textes réputés précieux (des « classiques »).

  • L’éco-littératie est une démarche naturelle en tant qu’elle ne sépare pas l’apprentissage de la lecture-écriture de celui de la langue, et qu’elle désigne comme objets privilégiés de ce double apprentissage certains textes qu’il importe de connaître pour eux-mêmes. Elle se distingue en cela des méthodes industrielles, qui segmentent les apprentissages en supposant que la langue qu’il s’agira de lire est déjà bien connue dans ses formes orales (et qu’il ne reste donc qu’à l’écrire, illusion caractéristique de ce que Jacques Derrida qualifiait de « logocentrisme »), en même temps qu’elles tendent à faire de l’élève, aussi vite que possible, un « lecteur autonome », c’est-à-dire capable de lire seul et en silence des textes indifférents.
  • Les textes les plus précieux et, par suite, les mieux désignés pour fournir la matière et le cadre de l’apprentissage de la lecture-écriture sont des poèmes. Ceux-ci sont regardés (étudiés) comme des écosystèmes à l’intérieur desquels le sens (abstract sémantique) et la forme (substrat phonologique et orthographique) sont indissociables. Un fragment de conte peut servir d’objet d’apprentissage, à condition que sa forme paraisse aussi précieuse que ce qu’il dit (comme on voit chez Ch. Perrault), dans quel cas il est regardé comme un poème en prose. La valeur et la forme des poèmes justifie qu’ils fassent l’objet de partages, de déclamations, de commentaires, de célébrations collectives, de mémorisations.

2. – Les principes de l’éco-littératie veulent que l’enfant apprenne à lire-écrire dans des textes qu’il sait déjà par cœur (ou presque), ou qu’il mémorise en même temps qu’il apprend à les lire.

  • Dans chaque texte, l’enfant apprend à lire-écrire en observant les mots qui le composent, et en comparant leurs formes orales, déjà connues (identifiables), avec leurs formes écrites, qu’il découvre.
  • On n’enseigne pas à l’enfant à quel son (phonème) est censé correspondre tel caractère d’écriture, ni l’inverse. On lui demande d’observer de la manière la plus précise comment ces correspondances s’opèrent dans la réalité du texte qu’il a à la fois en mémoire et sous les yeux, ce qui le conduit à remarquer que, dans beaucoup de cas, le caractère d’écriture (i) n’est pas un phonogramme (ne correspond à aucun phonème) ou (ii) ne constitue pas à lui seul un graphème mais fait partie d’un phonogramme formé de deux ou trois lettres.
  • La démarche de l’enfant qui apprend à lire selon les principes de l’éco-littératie n’est pas déductive mais descriptive d’abord, puis inductive. À savoir qu’il ne s’appuie pas sur des règles pour vérifier ensuite dans quelle mesure les faits les corroborent (ce qui s’avèrera n’être pas souvent le cas), mais il observe des faits à partir desquels il s’efforce ensuite d’énoncer des règles.

3. – Les Moulins à paroles (M@P) sont des supports numériques conçus pour faciliter l’apprentissage de la lecture-écriture selon les principes de l’éco-littératie, en particulier ceux que nous classons dans la catégorie Décrire les mots.

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J’ai le sentiment de mieux comprendre, depuis deux ans peut-être, comment s’organisent les choses, comment celles-ci se distribuent dans les caves et les ruelles, et j’en éprouve une grande curiosité de les parcourir en poussant portes et vantaux. Avec le regret pourtant que cette découverte vienne si tard. Qu’aurait été ma vie, me dis-je, si j’avais su cela lorsque j’avais trente ans, ou seulement entrevu, le nez dans l’entrebâillement d’une porte, l’écartement d’un lourd rideau, l’interstice ouvert d’un soupirail, et où en serais-je maintenant de mes explorations? J’aurais suivi l’écoulement des rigoles à la clarté des lampadaires battus par le vent. J’aurais écouté l’accordéon des marins. Surtout j’aurais vu les fantômes comme je vous vois. L’éclair qui luit, non pas dans le ciel, mais sous le plafond d’une chambre aperçue depuis la cour que je traverse de nuit, comme un rat, et dont l’unique occupant, un pauvre étudiant en philosophie, sera retrouvé au matin pendu par les pieds, les poignets attachés devant lui et se balançant au-dessus d’une table où git ouvert son exemplaire annoté des Regulae ad directionem ingenii.

→ Prestiges (travail en cours)

Le nom de Jospeh Cornell m’est venu à l’esprit tandis que nous visitions la maison qu’habite Pauline à Paccionitoli. Le matin nous avions passé une longue heure à nous promener parmi les tombes du cimetière de Porto-Vecchio, Annie égrenant des noms, reconstituant des lignées avec le concours du cousin Serge, pendant que je prenais des photos, puis nous sommes montés à L’Ospedale où Serge nous a montré les travaux qu’il effectue dans la minuscule maison de granit dont il a hérité. Enfin, avant que nous nous séparions, celui-ci a tenu à ce que nous continuions à faire route commune plus haut dans la montagne pour aller y saluer sa fille Pauline, qui nous a reçus entourée de ses deux énormes chiens qui couraient dans le jardin (déjà le soleil déclinait), avant de nous introduire dans une sorte de musée qu’elle loue aux deux filles d’un ancien ambassadeur qui l’a fait construire et qui a accumulé là, pendant une partie de sa vie, les livres et les objets qu’il pouvait rapporter de ses lointains voyages. Si bien qu’à notre retour à Ajaccio, au moment de m’endormir, j’ai voulu retrouver des traces de Cornell sur le web. Et j’ai été surpris de découvrir qu’en plus des boîtes à couvercles de verre qui l’ont rendu célèbre et pour lesquelles l’artiste me séduisait déjà lorsque j’étais très jeune, il avait produit des films de montage, dont plusieurs (sinon tous?) sont disponibles sur YouTube. Si bien qu’à mon premier réveil, au milieu de la nuit, j’ai pu visionner en silence sa réalisation la plus célèbre, Rose Hobart, qui date de 1936 et dont Chantal de Sauze (dans un article intitulé « Le temps suspendu ou l’univers cinématique de Joseph Cornell ») indique qu’il est entièrement composé avec des bouts découpés dans un autre film, daté, lui, de 1931. Il s’agit du East of Borneo signé George Melford, où figure, dans le rôle principal, une Lupina Tovar sur laquelle Cornell porte un regard fasciné, celui-ci déconstruisant l’intrigue de l’œuvre originale pour bâtir un temple vivant dédié à l’actrice, dont la beauté qu’elle montre (son visage) m’a plusieurs fois évoqué celle qu’on voit à Kristen Stewart dans Personal Shopper.

→ Prestiges (travail en cours)