La ferveur dont témoigne le peuple à l’égard de Johnny Halliday trahit une souffrance, non pas d’être pauvre mais de n’être pas libre comme lui l’a été, a tellement voulu l’être, à quel prix. Ses obsèques ont donné lieu à une cérémonie religieuse, la plus belle sans doute à laquelle il nous ait été donné d’assister. Le moment de la prière universelle, pris en charge par Carole Bouquet en dialogue avec le quatuor des guitaristes, était à la fois bouleversant et joyeux. Carole Bouquet souriait au milieu des larmes. Les guitaristes semblaient descendus d’une roulotte. Et l’on se souvenait que Daniel Rondeau, quelques instants auparavant, avait parlé de notre rocker comme d’un artiste forain. Un saltimbanque à la manière de ceux en bleu et rose que Picasso et Apollinaire célébraient. Il reste à espérer que cette cérémonie servira de modèle à beaucoup d’autres, et qu’on ira plus loin, en encourageant les croyants des autres religions à s’y exprimer, et les non-croyants aussi. Nous méritons la paix. Fini de visionner, sur Netflix, la saison 1 de Stranger Things des frères Matt et Ross Duffer. L’utilisation du noir m’a fait songer à Anish Kapoor. La nuit était du même noir, hier, à cinq heures, quand je suis sorti pour acheter de la bière et qu’il pleuvait.

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« Les choses dont je me souviendrai quand je serai mort » titre une catégorie allumée dans mon cerveau comme une ampoule électrique dans les installations de Tony Oursler. Attachée au quartier dit des Musiciens que nous habitons et dont j’ai cru retrouver la vibration voici peu dans le dernier livre de Patrick Modiano, Souvenirs dormants. Qui ne concerne pas les souvenirs heureux, ni les plus tristes, mais ceux que marque le sentiment de choses frôlées et reconnues sans que, dans cette existence-ci, elles n’aient trouvé de réalisation. Certains appartements en rez-de-chaussée de la rue Durante, précédés d’un jardin, qu’on aperçoit derrière des grilles, où poussent de maigres citronniers. Ici nous étions attendus, derrière des persiennes peintes en vert, dans de vastes appartements qui sentaient la poussière, pour participer aux réunions de groupes hétéroclites. Des personnes de tous âges qui s’asseyaient en tailleur, à même le tapis, pour évoquer d’autres dimensions de nos existences. D’autres mondes. Peut-être le voyage dans l’Inde himalayenne dont l’une de ces personnes était revenue et dont elle acceptait de nous relater l’expérience. Son récit, égrené yeux mi-clos, évoque un itinéraire effectué à pied dans la montagne, le long d’un torrent. Dans les éclats de pierre et dans la neige encore, où coule une eau terriblement froide dont le fracas vous assourdit. Grelottants sur les berges se tiennent des esprits qui ont pris l’apparence d’épouvantails, ou de marionnettes de bois et de chiffon.

Je me souviens de Patrick Modiano invité avec Philippe Sollers sur le plateau d’Apostrophe. Sollers, brillant, disserte, explique, pérore, tandis que Modiano se tait. Bien sûr. Puis Bernard Pivot se tourne vers lui et lui demande ce qu’il pense de l’écriture de Sollers. Silence, bégaiements. On se dit qu’il ne pourra jamais. Jusqu’à ce qu’une petite voix susurre : « Heu… j’aime beaucoup. C’est comme heu… du Johnny Hallyday. »

L’Express titre vaillamment : « Blanquer est hors sujet pour améliorer la lecture » (+). Dans la situation où se trouve notre enseignement du français au niveau élémentaire, cette formule est indécente.

Contrairement à ce que déclare Stéphane Crochet, le syndicaliste interrogé, le français a ceci de particulier qu’on ne déchiffre pas les mots sans les comprendre. Ni un enfant ni un adulte ne peut déchiffrer les formes parents ou chantent sans les reconnaître. Cela implique qu’il les connaisse déjà, à l’oral, et qu’il s’attende à les rencontrer dans la phrase qu’il lit. La lecture est une compétence linguistique. Elle s’appuie sur un savoir général de la langue. Et la dictée, oui, peut permettre d’améliorer cette compétence. Elle l’a longtemps fait. Dans la plupart des classes, elle ne le fait plus. Parce que certains courants de l’appareil éducatif, nourris de sociologisme, font barrage à l’étude de la langue. Pour autant, nous avons mieux à proposer aujourd’hui que la forme ancienne de cet exercice. Plus riche, plus amusant, plus efficace…

La méthode d’apprentissage de la lecture-écriture avec les « Moulins à paroles » (M@P) repose sur quatre principes.

  1. On étudie la langue dans les textes littéraires. On fait travailler ensemble l’intelligence et la sensibilité, on ne sépare pas le goût de l’art et celui de la grammaire. On garde à l’esprit la question que pose Jean-Claude Milner : « Que faut-il que soit la langue pour qu’on puisse en désigner aussi bien l’objet d’une science que l’objet d’un amour » (L’amour de la langue, 1978, p. 25).
  2. L’apprentissage s’opère sur un mode actif et ludique, entendu que l’exactitude, l’effort, la précision, la répétition, la coopération et la compétition font partie du jeu.
  3. Le mentor a toujours clairement à l’esprit les notions qu’il souhaite faire acquérir aux élèves, même si celles-ci ne sont pas nécessairement explicitées mais plutôt activées par des représentations et des manipulations. Ce qu’on ne peut pas dire (encore), on le montre.
  4. L’enfant est celui qui apprend, et qui en éprouve de la joie. Les autres motivations sont secondaires.

Pour aller plus loin

Certains professeurs de français déclarent ensemble qu’ils n’enseigneront désormais plus que le masculin l’emporte. Quelle excellente idée ! Encore faudrait-il qu’ils nous disent qui a jamais prétendu cela.

La formule évoquée est une prescription orthographique à usage scolaire. Elle est forgée par l’école, soucieuse de faire savoir aux enfants comment ils doivent écrire. Cela n’en fait pas une règle de grammaire.

Si l’école était moins préoccupée de faire écrire les enfants aussitôt que possible, et davantage de leur faire observer la langue telle qu’elle s’écrit, là où elle s’écrit déjà, c’est-à-dire dans les textes d’auteurs, nous n’en serions pas là.

Nous ferions observer aux élèves que le féminin est une marque exclusive, tandis que le masculin ne l’est pas.

Si nous voyons écrit que « Claude et Camille sont parties », nous devons comprendre que Claude et Camille sont deux filles. Si nous voyons écrit que « Claude et Camille sont partis », nous devons comprendre que Claude et Camille ne sont pas deux filles, sans que cela signifie pour autant que leur groupe serait formé de deux garçons.

L’élève est celui qui entre dans l’ordre de la langue. Une des premières choses qu’il faut lui enseigner est que cet ordre n’est pas juste, et qu’il ne peut pas l’être dans la mesure où il n’est pas unanime. À savoir que la langue n’est pas une mathématique universelle. Ni à l’oral ni à l’écrit. Les grammairiens de l’Antiquité en discutaient déjà (voir ici).

On peut et on doit observer que le ‘e’ terminal est souvent une marque du féminin sans en inférer pour autant que ce serait toujours le cas – comme on voit dans « musée » ou « lycée », tandis que « souris » est un nom féminin encore qu’il ne se termine pas par un ‘e’ et que l’espèce compte des mâles.

La langue possède une profondeur historique qui la rend irrégulière. Tandis que le langage mathématique semble toujours présent et transparent à lui-même.

Et pour aider l’élève à entrer dans cet ordre bancal, il faut l’aimer et l’approuver. Il faut tâcher de le comprendre, l’observer avec patience. Ce qui se passe quand on lit. Et plus encore quand on apprend à lire.

L’activité de lecture est primordiale à l’école. C’est d’elle que l’école tire sa légitimité. L’activité d’écriture, dans ce cadre, est secondaire. Elle est utile d’abord pour attester qu’on a bien lu. Plus tard, au lycée, à l’université, il sera temps de passer à autre chose.

La querelle sur l’écriture inclusive marque un renversement de la priorité de l’école qui peut être mortelle pour cette institution davantage, me semble-il, que pour la langue elle-même. Car d’autres, à côté de l’école publique, continueront d’enseigner la grammaire, et ils formeront des élèves dont les talents seront recherchés. On parlera alors de discrimination sociale.

– Mais, avec vos quatre couleurs, que prétendez-vous montrer ?
– Je montre une écriture qui se cache derrière l’écriture. Comme quand, suite à un accident, une radiographie vous montre ce qui se cache dans la profondeur de votre jambe ou de votre bras…
– Il ne nous suffisait pas d’avoir affaire à une écriture…
– Il en existe deux. L’une qui cache l’autre…
– Et quelle serait l’une ?
– Celle que vous voyez… Quand vous lisez : « (Les enfants ) chantent », la forme chantent compte huit lettres.
– Sur ce point, je ne peux que vous approuver. Mais qu’y voyez-vous à redire?
– J’y vois à redire que ces huit lettres apparaissent bien distinctes (nous pouvons les dénombrer)… Tandis qu’à un niveau plus profond, elles ne le sont pas.
– Saperlipopette ! D’où vous vient cette idée ?
– Je prétends que cette distinction d’apparence recouvre un arrière-plan où les lettres n’ont pas toutes le même statut, pas la même valeur, et où certaines s’associent…
– Je crois deviner. Le ‘c’ et le ‘h’ forment un seul signe, de même que le ‘a’ et le ‘n’, tandis que le ‘t’ s’entend seul, et que la chaîne ‘ent’ ne s’entend pas du tout…
– Vous voici en chemin. Êtes-vous converti ?
– Une écriture donc qui montrerait ce qu’on entend…
– … derrière celle qui s’affiche. Qui s’offre si volontiers à la vue…
– Et l’avantage pour l’élève…?
– Je le constate dans les ateliers que j’anime au quotidien. Mais, du point de vue théorique, ces vérifications sont à peine nécessaires.
– Vous paraissez bien sûr…!
– Ne riez pas. Si cette seconde écriture existe, si elle opère bien en arrière-plan comme l’étude le démontre, et si c’est bien sur l’aperception que l’on peut en avoir que repose le travail de lecture, alors je ne conçois pas comment nous pourrions ne pas gagner à la mettre en évidence. À la montrer.
– « La vérité est toujours révolutionnaire… », affirmait éhontément Vladimir Illitch Oulianov, alias Lénine.
– Quel âge aviez-vous en 68 ? Bien sûr, vous n’étiez pas né.e…
– Etc…