Quand il s’agit de se nourrir, et de nourrir nos enfants, nous avons hâte de rompre avec une certaine modernité productiviste et consumériste, ce qui suppose de promouvoir des démarches qui soient à la fois innovantes et mieux conformes aux traditions. Il semble, hélas, que nous n’ayons pas les mêmes exigences à propos de l’école. Nos systèmes d’éducation restent conformes, pour l’essentiel, aux principes de l’industrie agroalimentaire, où c’est la logique de masse qui l’emporte. Ces systèmes ne s’amélioreront pas notablement sans que nous les convertissions à une autre logique, qui les rende capables de s’adapter aux goûts et aux talents de chacun, et de se prolonger tout au long de la vie. Ce sont ces principes nouveaux en même temps que très traditionnels que j’essaie de définir sous le titre d’éco-littératie.

1. – J’intitule éco-littératie la démarche qui s’observe dans toutes les sociétés traditionnelles et qui propose comme objets d’apprentissage de la lecture-écriture des textes réputés précieux (des « classiques »).

  • L’éco-littératie est une démarche naturelle en tant qu’elle ne sépare pas l’apprentissage de la lecture-écriture de celui de la langue, et qu’elle désigne comme objets privilégiés de ce double apprentissage certains textes qu’il importe de connaître pour eux-mêmes. Elle se distingue en cela des méthodes industrielles, qui segmentent les apprentissages en supposant que la langue qu’il s’agira de lire est déjà bien connue dans ses formes orales (et qu’il ne reste donc qu’à l’écrire, illusion caractéristique de ce que Jacques Derrida qualifiait de « logocentrisme »), en même temps qu’elles tendent à faire de l’élève, aussi vite que possible, un « lecteur autonome », c’est-à-dire capable de lire seul et en silence des textes indifférents.
  • Les textes les plus précieux et, par suite, les mieux désignés pour fournir la matière et le cadre de l’apprentissage de la lecture-écriture sont des poèmes. Ceux-ci sont regardés (étudiés) comme des écosystèmes à l’intérieur desquels le sens (abstract sémantique) et la forme (substrat phonologique et orthographique) sont indissociables. Un fragment de conte peut servir d’objet d’apprentissage, à condition que sa forme paraisse aussi précieuse que ce qu’il dit (comme on voit chez Ch. Perrault), dans quel cas il est regardé comme un poème en prose. La valeur et la forme des poèmes justifie qu’ils fassent l’objet de partages, de déclamations, de commentaires, de célébrations collectives, de mémorisations.

2. – Les principes de l’éco-littératie veulent que l’enfant apprenne à lire-écrire dans des textes qu’il sait déjà par cœur (ou presque), ou qu’il mémorise en même temps qu’il apprend à les lire.

  • Dans chaque texte, l’enfant apprend à lire-écrire en observant les mots qui le composent, et en comparant leurs formes orales, déjà connues (identifiables), avec leurs formes écrites, qu’il découvre.
  • On n’enseigne pas à l’enfant à quel son (phonème) est censé correspondre tel caractère d’écriture, ni l’inverse. On lui demande d’observer de la manière la plus précise comment ces correspondances s’opèrent dans la réalité du texte qu’il a à la fois en mémoire et sous les yeux, ce qui le conduit à remarquer que, dans beaucoup de cas, le caractère d’écriture (i) n’est pas un phonogramme (ne correspond à aucun phonème) ou (ii) ne constitue pas à lui seul un graphème mais fait partie d’un phonogramme formé de deux ou trois lettres.
  • La démarche de l’enfant qui apprend à lire selon les principes de l’éco-littératie n’est pas déductive mais descriptive d’abord, puis inductive. À savoir qu’il ne s’appuie pas sur des règles pour vérifier ensuite dans quelle mesure les faits les corroborent (ce qui s’avèrera n’être pas souvent le cas), mais il observe des faits à partir desquels il s’efforce ensuite d’énoncer des règles.

3. – Les Moulins à paroles (M@P) sont des supports numériques conçus pour faciliter l’apprentissage de la lecture-écriture selon les principes de l’éco-littératie, en particulier ceux que nous classons dans la catégorie Décrire les mots.

J’ai le sentiment de mieux comprendre, depuis deux ans peut-être, comment s’organisent les choses, comment celles-ci se distribuent dans les caves et les ruelles, et j’en éprouve une grande curiosité de les parcourir en poussant portes et vantaux. Avec le regret pourtant que cette découverte vienne si tard. Qu’aurait été ma vie, me dis-je, si j’avais su cela lorsque j’avais trente ans, ou seulement entrevu, le nez dans l’entrebâillement d’une porte, l’écartement d’un lourd rideau, l’interstice ouvert d’un soupirail, et où en serais-je maintenant de mes explorations? J’aurais suivi l’écoulement des rigoles à la clarté des lampadaires battus par le vent. J’aurais écouté l’accordéon des marins. Surtout j’aurais vu les fantômes comme je vous vois. L’éclair qui luit, non pas dans le ciel, mais sous le plafond d’une chambre aperçue depuis la cour que je traverse de nuit, comme un rat, et dont l’unique occupant, un pauvre étudiant en philosophie, sera retrouvé au matin pendu par les pieds, les poignets attachés devant lui et se balançant au-dessus d’une table où git ouvert son exemplaire annoté des Regulae ad directionem ingenii.

→ Prestiges (travail en cours)

Le nom de Jospeh Cornell m’est venu à l’esprit tandis que nous visitions la maison qu’habite Pauline à Paccionitoli. Le matin nous avions passé une longue heure à nous promener parmi les tombes du cimetière de Porto-Vecchio, Annie égrenant des noms, reconstituant des lignées avec le concours du cousin Serge, pendant que je prenais des photos, puis nous sommes montés à L’Ospedale où Serge nous a montré les travaux qu’il effectue dans la minuscule maison de granit dont il a hérité. Enfin, avant que nous nous séparions, celui-ci a tenu à ce que nous continuions à faire route commune plus haut dans la montagne pour aller y saluer sa fille Pauline, qui nous a reçus entourée de ses deux énormes chiens qui couraient dans le jardin (déjà le soleil déclinait), avant de nous introduire dans une sorte de musée qu’elle loue aux deux filles d’un ancien ambassadeur qui l’a fait construire et qui a accumulé là, pendant une partie de sa vie, les livres et les objets qu’il pouvait rapporter de ses lointains voyages. Si bien qu’à notre retour à Ajaccio, au moment de m’endormir, j’ai voulu retrouver des traces de Cornell sur le web. Et j’ai été surpris de découvrir qu’en plus des boîtes à couvercles de verre qui l’ont rendu célèbre et pour lesquelles l’artiste me séduisait déjà lorsque j’étais très jeune, il avait produit des films de montage, dont plusieurs (sinon tous?) sont disponibles sur YouTube. Si bien qu’à mon premier réveil, au milieu de la nuit, j’ai pu visionner en silence sa réalisation la plus célèbre, Rose Hobart, qui date de 1936 et dont Chantal de Sauze (dans un article intitulé « Le temps suspendu ou l’univers cinématique de Joseph Cornell ») indique qu’il est entièrement composé avec des bouts découpés dans un autre film, daté, lui, de 1931. Il s’agit du East of Borneo signé George Melford, où figure, dans le rôle principal, une Lupina Tovar sur laquelle Cornell porte un regard fasciné, celui-ci déconstruisant l’intrigue de l’œuvre originale pour bâtir un temple vivant dédié à l’actrice, dont la beauté qu’elle montre (son visage) m’a plusieurs fois évoqué celle qu’on voit à Kristen Stewart dans Personal Shopper.

→ Prestiges (travail en cours)

Ce qui nous habite et ce dans quoi nous habitons, dans quoi nous sommes contenus comme les objets hétéroclites déposés dans les cages de Louise Bourgeois et comme il se tient le front baissé sous les voûtes du Grand Café Napoléon quand dehors la chaleur de l’été est écrasante. Il découvrit qu’il était mort quand il s’aperçut qu’il ne faisait plus la différence, mais il songea alors que ce pouvait être le cas depuis l’enfance, les soirs où il revenait, sa boîte de violon à la main, par l’avenue qui domine la voie ferrée, sous les grands eucalyptus qui étaient comme les bronches de la nuit, son parfum de fièvre mêlé aux nuages sombres. Rien ni personne ne pourrait lui dire quand cela avait commencé. Et comme il ne pouvait être mort depuis toujours peut-être ne mourrait-il jamais. 

Ajaccio. Arrivés hier soir par avion. Pierre et Virginie s’envolent ce matin pour une semaine à Venise, nous les remplaçons dans leur grand appartement du Parc Berthault. Première promenade à pied jusqu’à la ville sous un ciel délicieusement nuageux, nous nous arrêtons devant l’architecture de la Closerie Saint-François. Dans l’après-midi promenade en voiture jusqu’à Cargèse que nous trouvons désert. De retour je visionne une vidéo documentaire sur Louise Bourgeois, par morceaux séparés de courts instants de sommeil, si bien que quand je me réveille tout à fait il fait nuit. Des achats à effectuer dans le petit supermarché le plus proche (devant la mer), je descends par les allées compliquées du parc et soudain l’idée me vient de faire des photos dans cette nuit corporelle, avec des agaves, des palmiers, des voitures stationnées, des fenêtres éclairées sur les façades des grands immeubles, photos rougies par la clarté insuffisante du flash qui leur donne un caractère investigateur, un vélo dressé seul comme une sculpture de fer. La nuit du corps unifiant tout l’hétéroclite qui l’habite.

Il y a un moment, chaque nuit, où la nuit vous réveille. Où il s’agit d’aller tirer de l’eau fraîche au robinet de la cuisine et de la boire. De vous pencher pour voir derrière la vitre le linge qui bat pendu à son fil dans le jardin et, du même coup, s’il y a de la lune, pour surveiller la crête par où les chiens arrivent. Surtout d’aller retrouver tel livre dont le souvenir s’est imposé à vous durant votre sommeil. Il semble que ce soient, plus souvent que les autres, le Quichotte que pourtant vous avez si peu lu et le Montaigne qu’il vous suffit de toucher alors dans le noir pour que certaines pages vous en reviennent comme des images d’un film. Après cela, que fut le monde, que devint-il? À peu près rien, jusqu’à cette possibilité d’écouter de la musique sur votre iPhone, de visionner quelques courtes vidéos et, bien sûr, de prendre ce peu de phrases en notes avant de vous rendormir. Des écritures qui font des ocellures comme celles que continuent de peindre Yayoi Kusama dans cet hôpital psychiatrique situé près de Tokyo où on nous indique qu’elle s’est retirée. On parle d’ocellures, songez-vous, à propos du pelage du tigre. Lisez-vous le Quichotte dans sa langue, et Borges? Vous ne sauriez le dire.

Prestige (travail en cours)