Comme je n’avais pas vu la mer, mais je voyais ces champs de blé du haut de là où nous étions avec mon pauvre père, et, devenant poétesse juste un instant, comme quelqu’un se lève au milieu d’une assemblée et chante dans une langue inconnue, se souvenant sans doute du rythme de quelques longues phrases apprises à l’école, je n’avais pas vu la mer, poursuit-elle, mais il y avait ces immenses champs de blé, et le vent, elle fait un geste pour dire trembler, onduler, et le vent, et elle ne savait pas comment finir sa phrase… c’était comme la mer.

Olivier Cadiot, Un mage en été, P.O.L., 2010, p. 139.


→ Leçon. Autoportrait du poète en costume de deuil
→ Avez-vous bien lu? Questionnaire en ligne

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Les Contemplations (1856), Livre Quatrième, poème XIV.

Commentaire
Parmi les « grands intellectuels français », Victor Hugo apparaît sans doute comme le plus populaire. Quand il meurt en mai 1885, le peuple de Paris suit le catafalque. C’est qu’il n’a pas été seulement un prodigieux poète et un romancier puissant. Il s’est prononcé sur toutes les grandes questions politiques de son temps, aux premiers rangs desquelles la condition ouvrière et l’éducation. Pourtant l’événement le plus important de sa vie, celui qui l’aura le plus profondément marqué est un drame familial. Le 4 septembre 1843, sa fille Léopoldine se noie dans la Seine, près de Villequier, en compagnie de son mari Charles Vacquerie. Leur barque a chaviré… Et c’est ce deuil irréparable qu’évoque le poème composé quatre ans plus tard, le 4 octobre 1847. La simplicité, l’émouvante fluidité de l’écriture, comme l’examen du manuscrit, tendent à nous faire penser qu’il fut composé d’un seul mouvement.

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