N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire :
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
N’écris pas !

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[J’ai suivi, pour ce M@P, le texte donné par la belle édition: Ronsard & Muret, Les Amours, leurs Commentaires (1553), de Christine de Buzon et Pierre Martin, coll. « Classiques Didier Érudition », Didier Érudition, 1999, pp. 33-34, en en modernisant néanmoins l’orthographe. Je rétablis l’orthographe originale dans la copie suivante:]

Je veus darder par l’univers ma peine,
Plus tôt qu’un trait ne vole au descocher:
Je veus de miël mes oreilles boucher,
Pour n’ouïr plus la vois de ma Sereine.

Je veus muer mes deus yeus en fontaine,
Mon cœur en feu, ma teste en un rocher,
Mes piés en tronc, pour jamais n’aprocher
De sa beauté si fierement humaine.

Je veus changer mes pensers en oiseaus,
Mes dous soupirs en Zephyres nouveaus,
Qui par le monde evanteront ma pleinte.

Et veus encor’ de ma palle couleur,
Aux bors du Loir enfanter une fleur,
Qui de mon nom & de mon mal soit peinte.

Les Amours (1553), Sonnet 16

[J’ajoute le commentaire de Muret, qui paraît donc dans une édition des Amours qui est contrôlée par Ronsard lui-même:]

Je veux darder.) Il dit qu’il veut faire entendre à tout le monde les maus qu’il endure pour aimer : & apres se changer en telle sorte qu’il n’aie aucun sentiment, affin de ne retourner plus vers celle qui le tourmente. De miel.) De cire. Sereine.) Les Sereines furent filles du fleuve Achelois, & d’une des Muses (les uns disent de Calliope, les autres de Terpsichore) qui avoient le cors en facon d’oiseaus et le bas en forme de pucelles : ou comme les autres disent, le haut en forme de pucelles, & le bas en forme de poissons. Elles se tenoient en une Ile de la mer Sicilienne, qui se nommait Ile Fleurie, & chantoient merveilleusement bien, tellement qu’elles allechoient les nautonniers par la douceur de leurs chans, & les tiroient en des destroits de mer, ou ils perissoient. Mais Ulysse, qui avoit été averti de cela par la Nymphe Calypson, lors qu’il i voulut passer, etoupa de cire les oreilles de tous ses compagnons, & se fit lier étroitement au mas de la navire : & par ainsi evita le danger. Homere le raconte au dousième de l’Odyssée. Je parlerai quelque fois des Sereines plus amplement sur le cinquième des Odes, en l’Ode aux trois princesses Angloises. Qui de mon nom.) C’est une allusion à la fable d’Ajax, lequel apres qu’il se fut tué, pour n’avoir peu obtenir les armes d’Achilles : de son sang sortit une fleur, aux fueilles de laquelle étaient écrites ces lettres A, I, qui sont les premieres lettres de son nom : et outre ce sont signifiance de douleur : car A I en Grec est à dire, Helas. Voi Ovide au tresieme de la Metamor.

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
– C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au coeur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’oeil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

(1883)

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Lors vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

[Le Second Livre des Sonnets pour Hélène (XLIII) publié en 1578]

À rapprocher de Yeats: When you are old and grey…

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Sagesse (1880)

Dis-moi ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?

La mer la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi wagon! Enlève-moi, frégate !
Loin! Loin! Ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste coeur d’Agathe
Dise: Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le cœur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
– Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encore d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

Les Fleurs du mal (1857)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur angevine.

Les Regrets (1558)