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Ô cette chaude matinée de février. Le Sud inopportun vint relever nos souvenirs d’indigents absurdes, notre jeune misère.
Henrika avait une jupe de coton à carreau blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans, et un foulard de soie. C’était bien plus triste qu’un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés.
Cela ne devait pas fatiguer ma femme au même point que moi. Dans une flache laissée par l’inondation du mois précédent à un sentier assez haut elle me fit remarquer de très petits poissons.
La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. Ô l’autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombrages ! Le sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d’été, l’horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non ! nous ne passerons pas l’été dans cet avare pays où nous ne serons jamais que des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une chère image.

Illuminations (1875)

Commentaires
→ Dans « une jupe de coton à carreau blanc et brun », nous entendons que dans les couleurs de ce vêtement, il y a du blanc et du brun, raison pour laquelle nous codons en bleu (couleur des noms communs) ces mots qui pourraient apparaître d’abord comme des adjectifs qualificatifs.
→ Sur l’interprétation du texte, voir le fin commentaire d’Alain Bardel.
→ Beaucoup d’autres photos sur le site personnel de Richard Roux.

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
− On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
− Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

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Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
Il y a une horloge qui ne sonne pas.
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

Illuminations (1886)

Photo Katrina Massey
Photo Katrina Massey

C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Registre de Douai (1870)

Remarque

Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Et le 2 septembre se déroule à Sedan une bataille décisive à l’issue de laquelle l’empereur Napoléon III doit capituler. Au même moment, un garçon de quinze ans à peine (il atteindra ses seize ans le 20 octobre de la même année) s’enfuit par deux fois du domicile familial, situé à Charleville. La première fois, départ le 29 août en train, il veut rejoindre Paris où il est arrêté pour vagabondage, emprisonné, puis pris en charge par un jeune professeur de français, Georges Izambard, qui le recueille dans sa maison de Douai avant de le rendre à sa mère. Il récidive le 6 ou le 7 octobre. Son second voyage le conduit en train puis à pied à travers la Belgique, avant de le ramener à Douai chez le même professeur. Le fugueur s’appelle Arthur Rimbaud. A-t-il réellement rencontré, sur les chemins de la forêt des Ardennes où il errait, le corps du soldat qu’il décrit? L’a-t-il seulement imaginé? Nul ne le saura jamais. Le fait est qu’il compose, presque sur le motif, comme ferait un journaliste, un sonnet stupéfiant de virtuosité. Celui-ci se lit comme un hymne à la paix parmi les plus bouleversants que la poésie universelle nous offre à partager.

Géographie → Sedan – Charleville – Paris – Douai – Charleville (LIEN)

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Propositions d’écriture

  1. Composez un texte dont le dernier vers ou la dernière phrase contiendra une information surprenante qui en modifiera le sens.
  2. Un adolescent a fait une fugue. Les gendarmes le ramènent. Un enseignant lui écrit. Dans sa lettre, il cite Rimbaud.

Chansons

  • Lord Help the Poor & Needy…, traditionnel, par Cat Power (LIEN)
  • Le Déserteur, de Boris Vian, interprété par Serge Reggiani (LIEN)
  • Blowin’ In the Wind, de Bob Dylan, interprété par lui (LIEN)

Voir aussi


→ Avez-vous bien lu? Questionnaire en ligne

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Registre de Douai (1870)

Commentaire: Ce sonnet évoque les deux fugues dont son auteur se rend coupable à l’automne 1870, dans la forêt des Ardennes, alors que la France est en guerre contre l’Allemagne qui l’envahit, voyages devenus aussitôt légendaires, au gré desquels il compose des vers, et dont ce poème constitue, avec une poignée d’autres, à la fois le témoignage et le gain principal. L’adolescent né le 20 octobre 1854 (il n’a pas encore seize ans) s’enfuit, seul, dans des conditions de dénuement total, puisque ses mains sont vides de tout bagage, avec au fond des poches les poings refermés sur rien que sa seule énergie. Et il se réjouit (s’amuse) de cette pauvreté de vagabond céleste qui le laisse libre de ne plus servir que la Muse tutélaire grâce à qui il peut composer enfin, chemin faisant, le poème que l’on lit. Il a fui la maison familiale pour devenir artiste, mais quelle œuvre d’art peut-on produire lorsque l’on a cet âge et qu’on ne possède rien, errant en solitaire sur des chemins peuplés d’arbres monstrueux, si ce n’est un ou plusieurs poèmes dont on égrènera les rimes? La référence au Petit-Poucet est importante car elle affirme qu’en fuyant, Arthur ne prétend pas s’émanciper de l’enfance mais qu’il s’y voue au contraire comme à une Cause assignée, un signe astrologique sous lequel il a été placé par sa naissance, la Grande-Ourse lui tenant lieu ici de mère protectrice. Rimbaud invente (ou réinvente), dans ces quatorze vers, une forme de modernité en art dont l’enfance, la fuite solitaire, l’obscurité de la nuit sont comme des tags.
(28 novembre 2014)

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